« Je ne pourrais vivre sans musique »
Le pianiste Freddie Redd est à Gouvy ce samedi. La veille, il fait un gig à l’Archiduc, à Bruxelles.
You’re Jean-Claude ? » L’homme apparaît soudain à la terrasse du Central Park, à Schaerbeek, face au parc Josaphat. Il est petit, sec, un large sourire sous une grosse moustache parsemée de poils gris, canne à la main, souliers noirs vernis, pantalon gris à lignes, chemise blanche impeccable, la tête surmontée d’un chapeau de paille. C’est Freddie Redd. « Qui est-ce ? », demandent des consommateurs. « Une légende du jazz », je réponds.
Une légende, en effet. Le pianiste américain a joué avec tout le monde : Charlie Parker, Lou Donaldson, Art Blakey, Sonny Rollins, Jackie McLean, Oscar Pettiford, Art Farmer, Coleman Hawkins, Gene Ammons, Charlie Mingus…
Il est né en 1928 à New York. Aujourd’hui, à 85 ans, il vit à Baltimore. Ces jours-ci, il est en tournée européenne. Avant de se rendre à Francfort puis à Paris, il passe quelques jours à Bruxelles. C’est la première fois qu’il est en Belgique. Interview agréable avec un type gai, optimiste et jamais nostalgique.
Vous êtes encore en tournée, à 85 ans. C’est nécessaire pour vous de continuer ?
Oui. La musique, c’est ma vie. Je n’imagine pas m’arrêter de jouer, seul ou avec des amis.
Vous êtes tous les jours au piano ?
Chez moi, oui. Quand je suis ailleurs, s’il y a un piano, évidemment, je joue.
Vous avez beaucoup composé. Vous continuez aussi ?
Oui, oui. Quand je suis au piano, j’imagine des phrases, des mélodies. Mes doigts effleurent les touches, je fais un accord et ça conduit à un autre accord et la composition survient. En fait, je n’ai pas de mérite, ça vient facilement. C’est un don.
Pas de retraite pour vous, donc.
Je ne peux pas prendre ma retraite de la musique. Je ne saurais quoi faire sans musique. C’est l’amour de ma vie. J’ai besoin d’elle. J’ai besoin de la surprise qu’elle m’apporte chaque jour.
Que jouerez-vous à Gouvy ?
Un mélange de mes compositions et de standards.
Juste après vous, c’est Lou Donaldson, 86 ans, qui se produit au festival. Vous l’avez accompagné jadis.
Oui. Un fameux bon musicien. C’est agréable de le retrouver. Peut-être va-t-on faire quelque chose ensemble à Gouvy. J’aimerais.
Donaldson n’était qu’un des jazzmen que vous avez rencontrés. Il y eut aussi Charlie Parker.
En fait, j’étais un soir chez un ami peintre de Greenwich Village, Harvey Cropper. On a entendu un grand rire à côté. C’était Charlie Parker. Quelques jours plus tard, il m’a demandé de l’accompagner pour un gig dans un club du Village.
Il était souvent stoned ?
Nous n’en parlions pas, c’était sa vie privée. Moi, je me suis tenu à l’écart de tout ça.
Vous avez aussi fréquenté Thelonious Monk.
C’était un type étrange par bien des aspects. Mais il suffisait de le laisser être lui-même. Souvent, vous étiez assis avec lui, et il ne disait rien. Soudain il se levait et se mettait à danser. C’était un homme assez drôle, en fait.
Vous avez composé puis joué une pièce musicale à Broadway, « The Connection », qui est devenue ensuite un film, dont la BO était votre musique.
C’était en 1959. J’avais rencontré Jack Gelber sur la 3e Avenue. Il écrivait une pièce sur des drogués. Il m’a demandé d’être de la partie. Jackie McLean, Larry Ritchie, Michael Mattos et moi, on faisait les musiciens drogués. On l’a joué pendant 17 mois.
N’était-ce pas frustrant de jouer tous les soirs la même musique ?
Non. Parce que si l’on interprétait les mêmes mélodies, quand c’était adéquat pour les scènes, on improvisait, comme nous faisons toujours.
Une de vos compositions s’appelle « Don’t loose the blues ». Peut-on le perdre ?
Quand vous l’avez, vous l’avez ! Le blues, vous savez, ne se réduit pas au sud des Etats-Unis : il est universel.
Freddie Redd Colours Quartet, avec Tony Lakatos au sax, Darryl Hall à la contrebasse et Sangoma Everett à la batterie. Vendredi 2 août à 21 h à l’Archiduc, rue Antoine Dansaert, 6 à Bruxelles ; archiduc.net.
Le samedi 3 août après-midi au Festival de Gouvy.


