Lettre d’une pigiste: «Rester en Syrie est ma seule chance d’avoir du boulot»
Une journaliste italienne décrit dans une lettre saisissante la double réalité du conflit syrien et du métier de journaliste indépendant reporter de guerre. « Vous êtes seul ».
Francesca Borri est une journaliste indépendante italienne, reporter de guerre. Elle a écrit deux livres, sur le Kosovo et sur les rapports entre Israéliens et Palestiniens. Depuis un an, elle couvre le conflit syrien. De cette expérience de pigiste perdue au milieu d’une guerre, elle a tiré ce texte amer, publié le 1er juillet sur le site de la Columbia Journalism Review. Cette lettre a été reprise par The Guardian, puis traduite en français et publié par Le Nouvel Observateur. Elle nous éclaire sur une double triste réalité : celle de la guerre en Syrie, et celle du métier de journaliste indépendant.
La lettre commence de cette manière : « Il m’a finalement écrit. Voilà plus d’un an que je lui envoie des articles à la pige. Pour lui, j’ai attrapé la typhoïde et reçu une balle dans le genou. Aujourd’hui, mon rédacteur en chef a regardé les infos et a pensé que je faisais partie des journalistes italiens qui ont été kidnappés. Il m’a envoyé un e-mail : « Si tu trouvais une connexion, pourrais-tu tweeter ta captivité ? » ».
Sur la réalité du métier de journaliste pigiste couvrant une guerre :
Plus loin, elle dépeint ce que signifie être journaliste indépendante dans un pays en guerre : « Du reporter freelance, les gens gardent l’image romantique d’un journaliste qui a préféré la liberté de traiter les sujets qui lui plaisent à la certitude d’un salaire régulier. Mais nous ne sommes pas libres, bien au contraire. Rester en Syrie, là où personne ne veut rester, est ma seule chance d’avoir du boulot. (…) Mais que vous écriviez d’Alep ou de Gaza ou de Rome, les rédacteurs en chef ne voient pas la différence. Vous êtes payé pareil : 70$ par article (…) Dormir chez les rebelles coûte 50$ par nuit ; une voiture, 250$ par jour. Vous ne pouvez payer ni une assurance – 1000$ par mois – ni un fixeur. Vous êtes seul ».
« Les nouvelles technologies nous amènent à penser que la vitesse est un élément de l’information. Mais ce raisonnement repose sur une logique autodestructrice : le contenu, désormais, est standardisé, et votre journal, votre magazine, n’a plus aucune singularité, et il n’y a donc plus aucune raison de payer un reporter ».
« La crise que les médias traversent est une crise du média lui-même, pas du lectorat. Les lecteurs sont toujours là, et contrairement à ce que croient beaucoup de rédacteurs en chef, ce sont des gens intelligents qui demandent de la simplicité sans simplification. Ils veulent comprendre, pas uniquement savoir (…) Je fais tout mon possible pour expliquer, et pas seulement pour émouvoir, et je me vois répondre : « Qu’est-ce que c’est que ça ? Six mille mots et personne ne meurt ? » ».
Sur la réalité de la guerre en Syrie :
Quant à la guerre en elle-même : « C’est une guerre de tranchée entre des rebelles et des loyalistes qui sont si proches qu’ils se hurlent dessus pendant qu’ils se mitraillent. Quand vous découvrez la ligne de front, vous n’en revenez pas, avec ces baïonnettes que vous n’avez jamais vues que dans les livres d’histoire. Les guerres modernes sont des guerres de drones, mais ici ils combattent mètre par mètre, rue par rue, et on en chie de peur ».
Plus loin : La Syrie « est un asile de fous. Il y a cet Italien qui était au chômage et qui a rejoint al-Qaeda, dont la mère sillonne Alep pour le retrouver et lui mettre une bonne raclée ; il y a le touriste japonais qui arpente les lignes de front parce qu’il dit avoir besoin de deux semaines de « sensations fortes » ; le Suédois diplômé d’une école de droit qui est venu pour rassembler des preuves de crimes de guerre ; (…) il y a les membres de diverses agences des Nations-Unies qui, lorsque vous leur dites que vous connaissez un enfant souffrant de leishmaniose (une maladie transmise par piqûre d’insecte) et que vous leur demandez s’ils pourraient aider les parents à le faire soigner en Turquie, vous répondent qu’ils ne le peuvent pas parce que c’est un cas particulier et qu’ils ne s’occupent que de « l’enfance » en général ».
« La vérité, c’est que nous sommes des ratés »
Ajouté à cela la concurrence entre les pigistes, elle termine sur cette conclusion amère : « La vérité, c’est que nous sommes des ratés. Deux ans que ça dure et nos lecteurs se rappellent à peine où se situe Damas, le monde entier qualifie ce qui se passe en Syrie de « pagaille » parce que personne ne comprend rien à la Syrie – hormis le sang, encore le sang, toujours le sang. Et c’est pour cette raison que les Syriens ne nous supportent plus maintenant ».
L’intégralité de la lettre est à lire sur le site du Nouvel Observateur
Vos réactions
Voir toutes les réactions Ben oui, ma fille, c'est bien mieux que tu restes journalistes indépendante: 1) ca t'évitera de te faire chier dans un bureau pour relayer la vérité officielle voulue par ton gouvernement, comme le font ici les journalistes belges des médias qui roulent pour la bande des 4 , mais surtout: 2) tu ne couteras rien à tes clients quand tu te feras descendre/capturer/blesser.
BRAVO. au Soir d'avoir reproduit cet article remarquable (qui mérite un Prix, au demeurant !). Vu la quantité de texte cité, j'espère (ô combien j'espère) que vous allez payer quelque chose à cette courageuse dame (et pas seulement les malheureux 70 euros de pige !), et ne pas profiter d'elle pour faire un bon article gratis... Ce serait élégant de lui proposer 2 à 3.000 euros, ou de l'engager comme correspondante particulière du Soir, POUR AVOIR SON ANALYSE SUR LA SITUATION POLITIQUE EN SYRIE, vu qu'elle semble en connaître un bout, mais que ses clients actuels ne lui demandent même pas son avis sur la question... Ce sont des articles de fond, et c'est cela qui nous manque le plus de nos jours...
"Vous êtes payé pareil : 70$ par article">bah elle n a qu a monnayer ses services auprès des agence et imposer ses tarifs. D autan plus vrais que les exclusivités (réserver la primeur d une info à un journal) ca fait considérablement monter les tarifs."Dormir chez les rebelles coûte 50$ par nuit "Pour peu on la croirait à l hôtel. J espère qu a ce tarif là ils font un "room service",mdr..."un enfant souffrant de leishmaniose" Pourquoi ne pas s adresser à un hôpital ?"dont la mère sillonne Alep" et c est tout à son honneur. Madame je salue votre courage et votre dévouement.













Bonne chance!...c'est ça l'europe...pas ou plus de boulot...la débrouille, quitte à se faire tuer! Son article amène à réfléchir le plus crétin des politiciens...Dieu sait qu'il y en a!!! Don Camillo :)