Woody Allen réaffirme sa passion de la femme

Nicolas Crousse
Mis en ligne

Après ses films européens, le cinéaste dresse, à San Francisco, le portrait de « Blue Jasmine », une femme sous influences. Une vraie réussite ! Notre entretien.

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Ce film doit énormément au talent géant de Cate Blanchett. Photo D.R.
    Ce film doit énormément au talent géant de Cate Blanchett. Photo D.R.
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Photo D.R.
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Les années passent, Woody Allen reste. Et n’est visiblement pas prêt, à 77 ans, à raccrocher, si l’on tient compte de la qualité des gènes de sa famille (son père est mort à 100 ans, sa mère à 96). Si l’on tient compte, surtout, de la vitalité de son cinéma. On est du coup en droit de penser que l’homme dépassera allégrement un jour, sauf accident, le cap des cinquante films. D’autant que les crus annuels réservent encore de bien belles surprises. A l’instar de ce Blue Jasmine en mode majeur, qui nous le ramène en Amérique, sur la côte Ouest où il tourna, il y a près de quarante ans, des comédies burlesques ( Woody et les robots , Tombe les filles et tais-toi …).

Woody Allen, détendu, bienveillant, nous a reçu à Paris, quelques heures avant de s’envoler pour le sud de la France, où il tourne actuellement son quarante-cinquième opus, une comédie romantique qui sera emmenée par Colin Firth et Emma Stone.

On est surpris de vous voir tourner sur la côte Ouest, si l’on veut bien se souvenir combien les personnages que vous incarniez, comme Alvy Singer dans « Annie Hall », clamaient tout haut leur allergie de cette Amérique-là !

Mais San Francisco, ce n’est vraiment pas Los Angeles. Après deux jours passés à L.A., je n’ai qu’une envie, oui : rentrer à la maison ! Il y a pour moi trois villes magnifiques aux Etats-Unis : New York, La Nouvelle-Orléans et San Francisco. Or, j’adore San Francisco. Et comme cette histoire ne pouvait pour moi ne se passer qu’aux Etats-Unis, avec une autre partie se déroulant à New York, j’ai choisi San Francisco. C’est une ville jolie, intéressante, culturelle.

Vous voulez dire que vous avez besoin de tomber amoureux d’une ville, pour y tourner ? Vous ne tournerez plus jamais à Los Angeles, dans ces conditions… ?

Je ne dirais pas jamais. Mais ce ne serait sûrement pas mon premier choix. Si l’histoire l’exigeait, pourquoi pas ? Il m’a été donné de choisir de tourner quelques fois à Paris, Barcelone, Rome. Ou Londres, ces dernières années, où j’aime particulièrement le climat, tout comme le ciel, dont les mille gris me ravissent.

« Blue Jasmine » vous ramène à une forme de drame. Avec au centre le portrait d’une femme à laquelle nous nous attachons et qui pourtant ne fait pas grand-chose pour se rendre sympathique.

C’est une femme comme j’ai l’impression d’en croiser sans cesse, à New York. Vous savez, de ces femmes aisées qui se montrent généreuses, soutiennent des œuvres caritatives, mais dont l’essentiel consiste quand même à se rendre en vacances et à acheter des bijoux. Elles mènent une existence extrêmement privilégiée. Elles ne sont pas méchantes, mais appartiennent à ce 1 % qui vit tout en haut de la pyramide. L’intérêt du film, en l’occurrence, c’est de voir l’une de ces femmes chuter, et être contrainte à changer de vie. Soudain, voilà une femme habituée au grand luxe obligée de chercher du travail.

On pense inexorablement à la crise financière…

Oui, puisque ce genre de situation s’est multiplié lorsque la crise a frappé les Etats-Unis. Une minorité vivait jusque-là à un niveau insensé. Puis, tout d’un coup, tout a explosé et on a vu des gens se suicider, d’autres aller en prison, d’autres encore, bien plus nombreux, partir ruinés, vendre leur maison, dire adieu au luxe de la grande vie et des grandes marques et vivre comme le commun des mortels.

Si ça devait vous arriver à vous : la fin du succès cinématographique, et l’obligation d’aller chercher du travail, que feriez-vous ?

J’ai toujours considéré que je n’étais pas équipé pour faire quoi que soit d’autre. Mon immense chance est qu’on m’ait trouvé dès mes débuts amusant, et que j’ai commencé à en vivre. Si cela n’avait pas été le cas, j’aurais sans doute fait un millier de jobs, comme mon père : taximan, groom, que sais-je ? Je n’ai aucune formation, et je fus un piètre élève à l’école.

Vous aimez décidément les portraits de femmes. Comment vous l’expliquez-vous ?

C’est le fruit d’un accident. Après « Annie Hall », et le travail avec Diane Keaton, qui a eu une grande influence sur moi, j’ai de plus en plus pris dans mes films ultérieurs le point de vue de la femme. Les femmes ont une plus grande complexité et une plus grande palette de nuances que les hommes, dont les aspirations dans l’existence ont quelque chose de plus simples : ils sont ambitieux, ils courent après l’argent, le sexe, le prestige. Alors que les femmes sont beaucoup plus complexes, sophistiquées. Avec un homme, en quelques minutes, je vais parler de sport, de base-ball, de femmes et de sujets assez simples. Une femme, c’est plus compliqué, socialement, sexuellement. Et cela les rend plus intéressantes.

Vos films parlent souvent d’histoire de sœurs. C’est le cas ici, comme ce le fut jadis dans « Hannah et ses sœurs » ou « Intérieurs ». Puisez-vous dans votre relation familiale, vous qui avez une sœur ?

Les sœurs dont je parle dans mes films ont toujours des conflits à résoudre entre elles. Ma sœur et moi n’avons jamais eu ces problèmes. Il n’y a jamais eu de compétition entre nous. Elle est bien plus jeune que moi, huit ans d’écart. Et nous nous sommes toujours bien entendus, depuis la jeunesse. Et maintenant, elle est l’une des productrices de mes films.

Cela fait quarante ans que vous accouchez annuellement d’un film. Vous ne vous fatiguez pas ?

Non. C’est quelque chose que je sais faire. J’ai des idées. Certaines sont bonnes et j’en fais quelque chose de suffisamment bon, qui marche. Pour d’autres, je manque à mes devoirs et les transforme sur écran de façon plate. Mais au bout du compte, oui, j’aime faire des films. Alors je les fais. J’ai de nombreuses idées de films pour l’avenir. Alors si je reste en bonne santé et si je trouve l’argent pour continuer, je continue.

Et si vous ne deviez plus trouver d’argent ?

J’écrirais alors pour le théâtre. Et j’en serais très heureux, je crois. Et si on ne voulait pas de mes pièces, j’écrirais alors des livres. Mais on continue de me donner de l’argent. Parce que je suis un cinéaste à risques faibles. Et à profit faible, aussi. Vous voyez : tout va bien.

Osez la rencontre !