« Interdits aux chiens et aux Italiens »
Après le succès de « Cincali », Hervé Guerrisi revient avec « La Turnatà ». En première au Festival de Spa.
L’univers d’Hervé Guerrisi se situe quelque part entre Roberto Benigni et Ascanio Celestini. Forcément, on ne peut pas se tromper quand on va voir ses seuls en scène, immersion dans une Italie à la fois douillette et secouante. Douillette parce qu’on y côtoie des personnages attachants, respirant l’art de vivre italien. Secouante parce qu’on y ouvre les yeux sur une réalité douloureuse. Avec Cincali, Hervé Guerrisi nous contait l’immigration italienne dans les mines de Belgique, et ses nombreuses vies sacrifiées pour quelques sacs de charbon. Inspiré de la vie d’un facteur originaire des Pouilles, le texte mêlait faits historiques, expressions fleuries et péripéties amoureuses. Alors que Cincali sera repris au Public en octobre, le comédien s’allie une nouvelle fois à l’auteur Mario Perrotta pour créer le deuxième volet, La Turnatà, scrutant cette fois l’émigration italienne vers la Suisse, à travers les yeux d’un enfant. Avec toujours la même bonhomie dans le ton, qui n’empêche pas un rappel sans concession de comportements scandaleux.
Après la Belgique, la Suisse, donc ?
On le sait peu mais il y a eu deux fois plus de morts d’Italiens sur leur lieu de travail en Suisse qu’en Belgique. Pour cause d’absence de mesures de sécurité. Ces Italiens étaient venus construire des routes, des tunnels. Certains, plus chanceux, ont travaillé dans les usines de chocolat. Tout cela dans un climat ouvertement raciste : on pouvait lire sur les façades des bars : « Interdit aux chiens et aux Italiens. » C’était difficile de trouver un logement et bien sûr, ils n’avaient aucune couverture sociale. Surtout, ça fonctionnait principalement avec le travail saisonnier. Ils venaient travailler dix mois, puis, juste avant qu’ils n’aient droit à un permis permanent, on les renvoyait. Peu après, ils revenaient. Certains ont travaillé ainsi pendant 5 à 10 ans, en ayant femme et enfants en Italie. La loi interdisait de faire venir les enfants, même quand c’étaient les mères qui étaient engagées. Alors les familles faisaient venir les enfants en cachette. Ces derniers vivaient enfermés dans des baraques de 20 m2 sans pouvoir sortir.
La pièce raconte cela à travers les yeux d’un de ces enfants ?
C’est l’histoire de Nino qui, après avoir vécu cinq ans enfermé dans une chambre, va pouvoir sortir car son grand-père est mort et doit être enterré dans le village natal. On habille le grand-père, on lui met un chapeau sur la tête, et c’est parti pour un voyage en voiture avec le père, la mère, l’ami syndicaliste et ce petit garçon qui parle de toutes ces choses qu’il voit pour la première fois.
Quel écho a la pièce aujourd’hui ?
La pièce agit comme un miroir déformant face au racisme d’aujourd’hui, accepté et même relayé parfois par les médias, la politique. Elle résonne avec ce qui se passe en Belgique, entre marginalisation organisée, ghettoïsation, stigmatisation d’une communauté pour tous les maux de la société. En 2005, j’ai rencontré à la frontière suisse, près de Côme, des travailleurs saisonniers et des ouvriers clandestins qui vivaient encore dans des conditions épouvantables, à 16 dans une baraque. Il y a cette dualité en Suisse qui peut afficher d’effrayantes campagnes xénophobes et qui, d’un autre côté, est bien contente d’accueillir un autre type d’étrangers dans ses cliniques ou ses banques. En tout cas, ce sont des spectacles qui donnent envie aux gens de raconter leur histoire. Après
Cincali, les gens venaient me voir. C’est pourquoi, j’ai toujours un petit enregistreur avec moi. Derrière le rire dans
Cincaliou la bonhomie de l’enfant dans
La Turnatà, il y a une douleur qui touche les gens.
« La Turnatà » du 10 au 12 août au Festival de Spa. En janvier-février à l’Espace Delvaux, Bruxelles. « Cincali » du 23 octobre au 30 novembre au Public, Bruxelles.







