Goran Djurovic, la peinture est théâtre
Une centaine de tableaux du peintre serbe contemporain pour dire les tyrannies que l’homme s’impose à lui-même. Dans le centre historique de Gand.
Peintre serbe né en 1952 à Belgrade, Goran Djuvoric propose une peinture radicalement existentielle indissociable de la beauté du métier et de la construction picturale elle-même. Cette convergence étroite entre forme et propos fait toute son originalité et crée puissamment le sens. On en prend toute la mesure dans l’ancien cloître des Carmes de Gand où une centaine de tableaux baigne dans une atmosphère austère adéquate. Une multitude de personnages vus de loin ou vus d’en haut, plus rarement solitaires, sont à l’œuvre, pris dans des actions collectives, machinales, répétitives, absurdes. On est frappé par la symétrie de cet univers dense, par la géométrisation du cadre, le huis clos qui pèse sur eux comme en écho à leur non-liberté.
L’œuvre n’a pourtant rien de littéraire au sens péjoratif où on l’entend d’habitude. La construction très architecturée, le métier sobre, la matière travaillée et surtout ces impromptus de lumière éclairant la scène la mettent à l’abri de l’anecdote et du moindre effet. Chaque tableau est pensé, concentré, serré sur son propos tout en donnant l’impression de faire partie de la ronde des autres. Une force sourde émane des scènes mises en espace comme au théâtre ou au cinéma
Du communisme
aux tyrannies contemporaines
Comment ne pas être tenté de voir dans ce type de peinture, forte et contenue, si rare aujourd’hui, l’héritage de l’ancienne pression communiste muée en tyrannies contemporaines ? Grand admirateur de Dostoïevski, Djurovic fut aussi l’ami d’un cinéaste dissident, Popovic, qui a marqué son œuvre. Sombre et sourde, elle se développe le plus souvent dans des petits formats qui concentrent des actions régies par l’enfermement, la manipulation, l’automatisme, l’aliénation. Ce ne sont que travailleurs engoncés dans des bureaux compartimentés, téléspectateurs captifs de l’écran télévisé ou de l’ordinateur, chorégraphies étranges, allusions au cinéma et au théâtre. Djurovic, comme l’homme de théâtre ou le cinéaste, peint les habitudes de son temps, la dictature des images photographiques, picturales, virtuelles ou médiatiques.
Il préfère les tons sourds, les bruns, les gris, les demi-teintes mais introduit parfois des coloris inattendus, des verts soutenus, des rouges profonds. L’intensité de cette pénombre s’accorde au velouté de l’huile que la technique de la tempera structure, renforçant le côté mystérieux d’un univers lourd de non-dits. Les personnages évoluent sur une scène abstraite et se croisent sans se rencontrer ni communiquer.
Ce langage très personnel, qui pense simultanément la forme et le fond, renoue avec la tradition picturale tout en la renouvelant. Si la technique de Djurovic fait penser à Vermeer, Rembrandt… ses tableaux sont pourtant bien contemporains. Le monde qu’il évoque est lourd et vide, un monde confiné où la solitude est corollaire de la surabondance des moyens de communication, où l’homme est dominant ou dominé.
Bizarrement, Djurovic n’a jamais pensé à exposer jusqu’à ce que la Galerie Zuid d’Anvers le découvre, il y a cinq ans. Depuis, ses peintures ont été exposées au Dr Guislain Museum de Gand puis à la Maison de la Culture de Namur où elles ont mis en émoi amateurs et collectionneurs, troublés par ce langage pictural si différent.
Cloître des Carmes, Vrouwebroerstraat 6 (Patershol), Gand, jusqu’au 8 septembre. wwwcaemersklooster.be et 09/233.76.89







