«Le Congrès», entre réflexion et clins d’œil: à ne pas manquer

Didier Stiers
Mis en ligne

Cinq ans après avoir évoqué la guerre du Liban en animation dans « Valse avec Bachir », Ari Folman passe à la science-fiction avec « Le Congrès ». Entretien.

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Robin Wright dans la première partie, «
live
». Photo D.R.
    Robin Wright dans la première partie, « live ». Photo D.R.

L’héroïne s’appelle Robin Wright. Elle est contactée par le boss d’un grand studio de cinéma qui rêve de remplacer les stars en chair et en os par des créatures digitales animées en motion capture. «  Laissez-nous vous scanner, lui dit-il. Nous ferons de votre « avatar » la star que vous auriez dû être depuis longtemps !  » Ainsi débute Le congrès, d’Ari Folman, adapté du roman de Stanislas Lem, Le congrès de futurologie.

Que vous subissiez encore l’effet Valse avec Bachir , que vous soyez fan d’animation, amateur de films décalés, par ces temps de formatage, ou tout simplement désireux de voir une œuvre : allez-y, ou plutôt courez ! «  On attendait de moi que je donne une suite à Valse avec Bashir, nous dit le réalisateur israélien de passage à Bruxelles. Je n’étais pas prêt. Je voulais m’éloigner de moi-même, de Bashir, de tout… Certains ont eu du mal à le comprendre.  »

Vous avez choisi d’adapter un roman de science-fiction particulièrement complexe !

Je ne pense pas que ce soit un livre compliqué. Si vous êtes un lecteur de Stanislas Lem, c’est même un bouquin amusant. La narration est particulièrement sauvage, mais l’allégorie de l’ère communiste est assez transparente à plusieurs égards. Mais je me suis aussi donné la liberté de m’écarter du texte d’origine.

Adapter, c’est trahir, d’une certaine manière ?

Je ne dirais pas « trahir »… Il faut parfois prendre un peu de liberté pour ne pas rester coincé. C’est à Lyon (Ndlr : lors du Cartoon Movie, en mars 2010) que j’ai pitché le projet. Dans mon scénario, Ijon Tichy, le personnage mis en scène par Lem (Ndlr : et récurrent dans son œuvre), est devenu une femme. Ce qui a été particulièrement difficile à faire admettre aux héritiers de l’auteur !

En fait d’allégorie, vous évoquez l’industrie du cinéma et son évolution : pourquoi ce choix ?

On a tous ces blockbusters avec sequels et prequels, des Batman, Superman et X-Men. Bref : du spectacle. Et puis, il y a ces films d’auteurs qui, d’ici dix ans, auront peut-être totalement disparu des grands multiplexes et qu’il faudra aller voir au musée. Entre les deux, aujourd’hui, il n’y a plus ces bons réalisateurs qui travaillaient il y a 25 ans quand j’étais à l’école de cinéma. C’est du business. Où verrons-nous le prochain Jim Jarmusch ? Le Mike Leigh ? Je ne suis pas certain que ça soit dans un multiplexe, tout ça va changer…

Votre point de vue sur l’évolution technologique ?

Nous sommes en pleine ère numérique : effets digitaux, motion capture, scanning, tout est là. A l’époque de Lyon, je ne savais même pas qu’on scannait déjà les acteurs à Los Angeles. Quand je suis allé là-bas pour chercher un endroit où installer ce décor, on m’a dit que l’appareillage existait en vrai ! C’est donc avec et « dans » celui-ci que nous avons tourné. Ce n’est qu’à ce moment précis que j’ai écrit le monologue d’Harvey Keitel : il ne figurait pas dans le scénario original.

Le rôle du réalisateur change aussi, d’après vous ?

Extrêmement ! Auparavant, le réalisateur devait aussi jouer, sur son plateau. Il fallait tout faire pour que la collaboration existe, entre lui, les acteurs, le directeur photo, la déco… Aujourd’hui, le plateau n’est qu’un prologue. Le vrai travail commence souvent à la postproduction, et c’est un métier différent. Un métier que je n’aime pas !

Vous êtes un résistant ?

Le terme est un peu fort… Je ne suis pas technophobe, j’utilise beaucoup de machines et j’aime ça. Mais ça ne doit être que jusqu’à un certain point. Je regrette le cinéma old school. C’est aussi pour cette raison qu’il y a cet hommage aux frères Fleischer. Ce qui peut sembler bizarre, quand on se dit que « Le congrès » parle du futur, d’une sorte de Disneyland où les gens deviennent des personnages animés, mais que ces personnages sont vieux de 80 ans !

On croise quelques têtes connues, parmi ces personnages, comme Grace Jones, par exemple : les sessions de dessin ont été amusantes ?

Ce n’est pas moi qui ai dessiné, mais j’avais un deal avec mes illustrateurs. Ils devaient m’amener un personnage à chaque fois que j’en amenais un moi-même. Je voulais qu’ils s’amusent. Imaginez nos réunions : nous lancions des noms, chacun arrivait avec les plus importants à ses yeux. Un jour, c’était : « Tiens, pourquoi pas Picasso mettant la main aux fesses de Beyoncé ? » Oui, nous avons beaucoup ri.

Vos dialogues peuvent être parfois assassins. Quand il est dit notamment que les films sur l’Holocauste, c’est super pour gagner des prix !

C’est vrai, non ? A Cannes, lors d’une interview avec Robin, un journaliste lui a demandé si c’était vraiment comme ça que se passaient les entrevues avec les CEO des grands studios. Elle lui a répondu que non, que comme je venais du Moyen-Orient, je ne pouvais pas savoir et que j’avais dû inventer. Mais n’empêche, ce qu’il dit sur l’Holocauste, c’est ce qu’on pense, non ? Prenez les plus grands acteurs… Kate Winslet : nominée six ou sept fois, un Oscar pour « The reader ». Spielberg : après tout ce qu’il a fait, il reçoit un premier Oscar pour « La liste de Schindler ». C’est avec ce film qu’on le reconnaît pour la première fois comme un maître du cinéma. Alors, c’est peut-être une plaisanterie, ce commentaire, ou pas… Quant à moi, j’ai l’Holocauste dans mon ADN, donc je me sens « autorisé ».

Vos réactions

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1. Mr Wang dit le 19/08/2013, 09:13

Il y a aussi du Moebius dans ce dessin-là...

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