Un métier qui s’apprend au fil de l’eau

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La batellerie, un métier pointu, exigeant, auquel une seule école wallonne prépare, à Huy. Une formation en alternance qui fait voir du pays aux futurs bateliers.

La Belgique ne compte que deux écoles de batellerie. De celle de Huy sortent 2 à 3 bateliers par an. Celle d’Anvers en fournit cinq à six. « Or, il en faudrait une quinzaine pour contrecarrer la pyramide des âges dans le secteur, s’inquiète Pascal Roland, ancien capitaine devenu professeur de batellerie au CEFA de Huy – le Centre de formation et d’éducation en alternance, implanté dans les locaux de l’école polytechnique. Aujourd’hui, les bateliers ont en moyenne 55 ans. Dans 5 ans, la situation se sera dégradée et, dans 10 ans, ce sera la cata ! »
En Wallonie, la formation des bateliers se fait à partir de la 3e année du secondaire. Les élèves y obtiennent un brevet de « matelot » au bout de deux ans, puis de « capitaine batelier », après deux années supplémentaires. A l’école hutoise, on les prépare aussi aux différents titres de navigation intérieure et rhénane. La formation est organisée en plein exercice depuis 1981. Les élèves passent un mois à l’école et un mois sur le bateau d’un patron batelier.
Deux anciens sortis de l’école il y a trois ans sont à leur tour devenus patrons. Ils ont acheté leur premier bateau de 85 mètres. Pour un bâtiment de cette taille ayant déjà navigué 30 ans, comptez 250 à 300.000 euros. De la 3e à la 6e année, 18 jeunes suivent actuellement la formation à Huy. « Les belles années, nous avons 25 inscrits », explique Pierre Renaville, coordonnateur du CEFA. 60% ont grandi dans des familles actives dans le secteur, 40% sont des gens de terre, mais progressivement, cela s’équilibre.

Des kilomètres de navigation intérieure
Kriss Kasongo, étudiant de 3e, n’a aucun lien familial avec la navigation. Avant de s’inscrire à Huy, il avait déjà tenté quelques options, mais aucune ne lui avait plu. « J’avais envie de bouger et d’être sur l’eau. C’est le PMS de mon ancienne école qui m’a suggéré de m’inscrire ici. Comme ma famille habite Louvain-la-Neuve, je loue une chambre à Huy. » En commençant la formation, Kriss ne sait pas du tout à quoi s’attendre, mais la surprise est vraiment positive, même si son premier stage en décembre dernier se solde par un fiasco. « Je ne m’entendais pas avec la femme du patron et quand on est tout le temps sur un bateau, dans un espace réduit… »
Le jeune homme se retrouve donc sans stage, jusqu’en juin. « Je suis alors parti deux semaines sur un bateau qui navigue en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne. Ça s’est super bien passé. Le capitaine a son logement à l’arrière du bateau, moi à l’avant. Les horaires ne sont pas toujours faciles. On travaille parfois de nuit s’il y a du retard à rattraper et qu’il faut passer une écluse. Mais ce qui est vraiment gai, c’est de se dire qu’on est allé si loin, à l’autre bout des Pays-Bas. » Après un mois de vacances en août, Kriss repartira pour un mois de stage avec le même patron.
Dans sa petite enfance, Jimmy Sutella, lui, habitait à la mer du Nord, pas loin du port. « J’étais fasciné par les bateaux. Toute ma famille s’est lancée dans la restauration, sauf moi. » Avec son patron, le jeune navigue vers la Suisse et l’Allemagne.

Un métier d’avenir
Ne parlez surtout pas de « péniches » à Pascal Roland. « Ce sont des ‘bateaux de navigation intérieure’, avec du matériel très performant. Les bateaux sont modernes, isolés, pourvus d’eau courante, d’électricité. Le secteur souffre d’une image vieillotte que nous aimerions transformer, rendre plus positive. Tous ces métiers techniques sont des métiers pointus. » De fait, le bateau-école acquis par la Province de Liège et inauguré en mai 2012 montre tous les aspects de la modernité. Il est notamment équipé d’un radar pour éviter les nombreux bancs de sable qui compliquent la navigation sur le Rhin.
« La batellerie est un métier d’avenir qui permettra de solutionner une partie des problèmes de mobilité, s’enthousiasme Pascal Roland. Les moyens de transport doivent être complémentaires, pas concurrents. Il y a 35.000 kilomètres de voies navigables intérieures en Europe. On peut aller de la Mer Baltique à la Méditerranée et de la Mer du Nord à la Mer Noire sans problème. »
Peu nombreux, les futurs bateliers devront pourtant faire face à la crise que subit également le secteur de la navigation intérieure. « Jusqu’en 2008, mi-2009, la conjoncture était assez haute, mais en octobre novembre 2009, les prix du transport se sont effondrés de 40 à 60%, du jour au lendemain, confie encore ce fils de batelier qui a lui-même travaillé sur des bateaux de transports de marchandises et de passagers. Le malaise existant a une influence sur toute la filière, depuis le jeune du secteur en passant par ceux qui n’en sont pas et veulent y entrer. »
Caroline Dunski

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