Le carnet de Nafi Thiam: «Tous dopés? Croyez-moi, ce n’est pas le cas»

Rédaction en ligne
Mis en ligne

Dans son carnet de bord quotidien depuis Moscou, Nafi Thiam nous parle du dopage, le fléau qui frappe son sport, et surtout des contraintes qu'exige son nouveau statut en matière de contrôles et de précisions permanentes sur sa localisation. Des contraintes qu'elle accepte pour le bien de la lutte antidopage.

  • 
©Belga
    ©Belga

Moscou, 17 août

Salut !,

À un jour de la clôture, il ne reste plus qu’une seule athlète belge en course à Moscou : Anne Zagré. Ce soir, je serai évidemment là pour l’encourager depuis les tribunes dans sa demi-finale du 100 m haies comme je l’ai fait hier soir avec le relais 4 x 400 m. J’étais derrière Jacques Borlée et j’ai vécu intensément le parcours de ses fils et de Will Oyowe. Ils ont fait une super course, vraiment !

Beaucoup d’entre vous ont entendu parler de moi pour la première fois au début de cette année, lorsque le record du monde junior du pentathlon en salle, que j’avais établi à Gand, n’a pu être homologué parce que le contrôle antidopage que je devais obligatoirement passer dans la foulée n’a été effectué que le lendemain de la compétition et par sur place, le jour même. Il m’arrive encore de penser de temps en temps à cette non-homologation et ça me rend, c’est sûr, un peu triste. Cette performance, je m’étais battue pour la réaliser. Ce jour-là, j’avais été puiser très loin dans mes réserves. Et j’étais particulièrement fière de succéder au palmarès du record à la Suédoise Carolina Klüft, une légende de ma discipline, que j’avais pu rencontrer lors de l’Euro en salle de Göteborg, quelques semaines plus tard.

Je sais que la Ligue belge a intenté une procédure d’appel auprès de la Fédération internationale (IAAF) et que mon dossier n’est pas encore tout à fait bouclé, mais je ne me fais plus trop d’illusions…

Ce « record du monde », même non validé, m’a fait entrer dans une autre catégorie, celui des athlètes « cibles », à la fois pour la Fédération Wallonie-Bruxelles et pour l’IAAF, et donc régulièrement contrôlés. En plus, je suis désormais soumise à la règle des « whereabouts » qui m’impose d’être toujours localisable pour pouvoir subir un contrôle inopiné. Au départ, je figurais dans la catégorie A fixée par la Communauté française. Je devais indiquer sur un site internet bien précis une heure par jour et un endroit où je pouvais être contrôlée à n’importe quel moment – j’avais mis de 6 à 7 h à l’adresse de mon kot, à Liège – ainsi que mes lieux et heures d’entraînement et de compétition et l’endroit où je dormais. Depuis quelques semaines, je suis passée en catégorie B et je ne dois plus donner que mes lieux de compétition et d’entraînement et les endroits où je dors quand je n’ai ni entraînement ni compétition.

Ce système est lourd et compliqué à gérer pour quelqu’un de mon âge, qui n’a pas forcément d’horaires fixes. Il faut être attentif et rigoureux et acquérir une certaine gymnastique de l’esprit. À l’époque où je devais donner une heure de disponibilité par jour, je ne pouvais pas oublier de modifier l’adresse quand il m’arrivait d’aller parfois loger chez des amis de manière inopinée. Aujourd’hui, quand on décide, avec Roger, de supprimer ou d’ajouter un entraînement ou de changer d’endroit pour l’effectuer, je dois rectifier mon plan horaire ou prévenir, même par SMS. La moindre distraction peut avoir de lourdes conséquences car il suffirait que le médecin contrôleur se pointe le jour où j’ai oublié de le modifier pour recevoir un avertissement. Et quand on en a trois en l’espace de 18 mois, on risque une suspension… Heureusement, la seule fois où un médecin s’est présenté à mon domicile cette année, j’étais bien présente !

Depuis le mois de mars et l’Euro indoor de Göteborg, je suis également soumise à des contrôles sanguins réguliers qui servent à établir mon passeport biologique pour l’IAAF. À mon arrivée à Moscou, j’ai subi mon quatrième contrôle sanguin de l’année, après Göteborg, la Coupe d’Europe à Dublin et l’Euro junior de Rieti. Comment procède-t-on ? Je me présente chez un médecin contrôleur, je choisis moi-même le pack qui contient deux éprouvettes et après la prise de sang – on ne prend pas 4 litres, hein ! – je scelle l’enveloppe en plastique et je vérifie bien que les numéros du document correspondent à ceux des échantillons. Je ne considère pas que les « whereabouts » ou les prises de sang constituent une intrusion dans ma vie privée. Ce n’est pas toujours amusant, c’est sûr, mais il faut lutter contre le dopage et les règlements sont ainsi faits.

Je ne verse pas encore dans la paranoïa, mais j’ai quand même appris à m’infliger une certaine discipline dans ma vie de tous les jours. Sur les lieux de compétition ou d’entraînement, par exemple, quand il y a plusieurs bouteilles d’eau ouvertes sur le bord de la piste et que je ne suis plus sûre laquelle elle est la mienne, je préfère en ouvrir une nouvelle. De même, comme il faut renseigner lors des contrôles tous les médicaments que l’on a pris les jours précédents, j’essaie d’en prendre le moins possible. Et si, vraiment, je ne sais pas faire autrement, je téléphone toujours à la personne de référence à la Fédération pour voir si celui que l’on m’a prescrit est sans danger. Je ne prends pas non plus de compléments alimentaires. Pour l’instant, je mange « normalement » et de tout !

J’ai été attristée, c’est sûr, de voir « tomber » quelques gros noms de l’athlétisme pour dopage ces dernières semaines ; on n’aime jamais être déçu par ses idoles. Je l’ai été tout autant de voir, sur certains sites, des réactions du style « Tous dopés » en dessous des articles qui parlaient de ce sujet. Croyez-moi, ce n’est pas le cas.

Nafi