Le facteur sonnera-t-il deux fois?

Philippe DEFEYT, économiste
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Si on suit Johnny Thijs, patron de bpost, les postiers pourraient aussi relever les compteurs d’eau, de gaz et d’électricité. Est-ce un progrès ?

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SISKA GREMMELPREZ/BELGA
    SISKA GREMMELPREZ/BELGA

Une innovation de plus à la Poste. Ce n’est pas la première. Par exemple, bpost mène une série d’expériences-pilotes avec son service Shop & Deliver (« bpost sur rendez-vous »), qui est un service grâce auquel les clients peuvent envoyer ou recevoir différents produits, notamment pour ne pas être encombrés de paquets en faisant leur shopping.

Demain, les postiers pourraient donc aussi relever les compteurs d’eau, de gaz et d’électricité si l’on en croît Johnny Thijs, patron de bpost.

Accueil plutôt positif, même si conditionnel, du côté des organisations syndicales de bpost.

Réaction de l’intercommunale Vivaqua (distributeur d’eau), avec deux arguments : 1º « Rien ne justifierait de mettre en péril des emplois au sein de l’intercommunale dans le seul but de résoudre un problème de personnel dans une autre entreprise ; 2º « Sans vouloir préjuger des compétences des facteurs, il reste difficile d’envisager que ceux-ci soient à même d’accomplir cette mission avec toute la rigueur requise. »

Réponse syndicale bpost : « Les facteurs ne sont pas plus cons que les autres travailleurs. »

Comment décoder tout cela ?

Ces mélanges de genre n’ont rien de neuf. Les stations délivrant du carburant sont depuis longtemps devenues des petites surfaces. Les banques des assureurs. La Poste était devenue aussi une banque. Des boulangers vendent des sandwiches. Des pâtisseries servent des repas salés. Des boulangeries-pâtisseries vendent des pâtes à tartiner et des vendeurs d’huile d’olive proposent des repas. Les vendeurs de journaux vendent des livres et les grandes surfaces des magazines et livres. Des magasins de nuit vendent de la presse. Les câblodistributeurs se lancent dans la téléphonie mobile comme d’autres opérateurs (RTL par exemple). Demain des paiements se feront via les réseaux sociaux. Etc., etc.

Tout cela constitue-t-il un progrès ?

On voit bien l’intérêt des entreprises concernées. Une consommation peut en entraîner une autre, on peut attirer de nouveaux clients, on peut les fidéliser plus facilement, on peut profiter d’un avantage stratégique (par exemple un fichier clientèle), on peut vouloir combiner contenus et tuyauteries, on peut vouloir saturer l’utilisation des capacités de production ou utiliser celles qui sont devenues obsolètes sur un autre marché.

Admettons même que certains clients peuvent trouver cela pratique : plutôt que de s’arrêter une seconde fois, un automobiliste prendra son sandwich dans une station. Mais, bon… cela peut être contrebalancé par le temps d’attente dans une boulangerie parce que la vendeuse est occupée à préparer le sandwich du client précédent. Et les achats impulsifs s’en trouvent favorisés.

On voit aussi l’intérêt pour les gourous du management qui raffolent de ce genre de « changements » pour leurs conférences, conseils et bouquins.

Mais où est l’intérêt collectif ? On ne le voit pas. Il ne s’agit pas véritablement d’innovations – de productivité ou de produit – qui, dans une vision classique, permettent d’alimenter la croissance économique. Rien de comparable au lancement d’un nouveau produit (par exemple l’ordinateur portable) véritablement innovant. Pas de véritables gains de productivité. En tout cas s’il y en a c’est rarement le consommateur qui en profite quand on voit, par exemple, l’inflation généralisée du prix des sandwiches et autres snacks. Et le triple pay n’empêche pas nos télécommunications d’être chères.

Tout cela ajoute encore un peu plus de complexité à l’économie et à notre société. Et la complexité coûte, quoi qu’on en dise. Mais c’est vrai, elle fait vivre écoles de commerce, comités de direction, consultants et autres avocats.

Toute cette agitation managériale cache mal une réalité que l’on ne veut pas voir : dans beaucoup d’activités économiques on est proche de la saturation. Avec la logique dominante, on peut faire fonctionner l’économie avec un taux d’emploi (mesuré en équivalents temps plein) inférieur à 60 %. Malgré la croissance, jamais depuis vingt ans on a dépassé en Belgique ce seuil de 60 %.

Depuis quand l’économie classique nous enseigne-t-elle qu’une activité ou une entreprise doit nécessairement se perpétuer au travers des évolutions socio-économiques ?

Pendant ce temps, les besoins insatisfaits (par exemple en matière d’hébergement ou de maintien à domicile de personnes âgées) sont nombreux, voire en augmentation.

Plutôt que de s’esbaudir devant ces innovations managériales qui in fine n’augmentent pas l’emploi global ni n’améliorent notre bien-être, essayons de construire une société avec un taux d’emploi augmenté et un temps de travail réduit, de meilleures conditions de travail, des besoins essentiels mieux rencontrés, un meilleur lien social.

Et alors, le facteur sonnera-t-il deux fois ?

D’abord il y a longtemps qu’il ne sonne plus chez les nombreuses personnes où le facteur ajoutait du liant social.

Et puis, pourquoi devrait-il sonner deux fois chez ceux qui utilisent les moyens modernes (et ceux en développement) pour communiquer avec leur fournisseur d’eau ou d’énergie.

Il y a aussi d’autres manières d’arriver au même résultat : pourquoi pas, par exemple, un retour des concierges, concierges d’immeubles et concierges de rue et de quartier.

Bref, l’innovation et les emplois dont on a besoin en matière de services ne viendront pas de managers privés aussi malins soient-ils mais bien d’une société qui se sera détournée de ce genre de « distractions » et d’une logique d’austérité suicidaire.

Vos réactions

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3. jeffke dit le 19/08/2013, 23:22

Ils pourraient aussi tondre la pelouse, nourrir le chien, conduire le gamin à l'école...... C'est fou ce que les patrons peuvent pondre comme âneries quand il s'agit d'exploiter un peu plus leur personnel.

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2. Mundele dit le 19/08/2013, 22:19

S'ils pouvait simplement faire en sorte que les lettres comportant NOM et ADRESSE, même s'il manque le numéro de boîte soient déposées à l'adresse indiquée, le "client" (expéditeur) qui, par l'achat de son timbre paye ce service verrait le contrat commercial... rempli corectement ! LES GENS N'HABITENT PAS DANS DES BOÎTES...

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1. Trebor dit le 19/08/2013, 21:15

Il y a bien longtemps que les entreprises dites publiques ont oublié la notion du bien collectif du même nom. Au contraire des communes et des CPAS qui se battent, chaque jour davantage, avec des moyens de plus en plus limités face à des besoins sociaux de plus en plus importants. Même au sein de ses entreprises dites publiques et au service du public sont adoptés des projets et méthodes que ne renieraient pas les plus vils et arrogants capitalistes en train de bousiller tous les acquis de notre modèle rhénan ! Avec la bénédiction de nos dirigeants fédéraux, y compris socialistes !

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