Teodor Currentzis, homme de la Renaissance
Le chef grec dirige trois programmes Britten-Chostakovitch au Festival des Flandres.
Notre conversation a peut-être quelque chose d’anormal. Je suis au Prado et contemple les Goya et en même temps, nous sommes en interview et nous parlons de Platon ! » Cette réplique de Teodor Currentzis peut désarçonner et pourtant elle reflète pleinement cet homme qui est un artiste jusqu’au bout des doigts. La suite de la conversation confirme la richesse de cette personnalité à nulle autre pareille.
On le découvre à quatre ans au piano et, à sept, au violon avant d’étudier au conservatoire d’Athènes. Tous ceux qui l’observent n’ont qu’une parole à la bouche : c’est toujours lui qui leur montre la ligne à suivre. Il doit devenir chef d’orchestre. « Je me suis donc mis à étudier la direction d’orchestre, mais très vite j’ai compris que l’essentiel était au-delà de la technique. » Il part donc pour Saint-Pétersbourg où il travaille de 1994 à 1999 avec Ilya Musin, le pédagogue qui a formé Bychkov et Gergiev. « Un homme d’une immense culture qui m’a expliqué des choses dont je n’ai compris la portée que dix ans plus tard. C’est une sorte de prophète qui projette votre personnalité dans le futur. Il m’a appris la fantaisie, l’imagination : j’ai compris avec lui qu’on ne devenait pas un héros dans le conformisme. Il m’a révélé qu’il existait quelque chose de fondamental au cœur même de la musique et que c’était cela qui importait. »
Le départ pour la Russie avait une autre motivation : un réel dégoût pour ce que représentait la dérive utilitaire de la société occidentale. « Pour le Grec que je suis, la pensée est répartie entre platoniciens et aristotéliciens. Les premiers s’intéressent au monde des idées, les seconds entendent régir une société où chacun a sa place. J’appartiens évidemment aux premiers. Avant la Russie, j’ai tâté de la bohème avec certains artistes de l’underground et c’est délibérément que je suis parti pour la Russie où je savais que m’attendait un mode vie différent mais difficile. J’ai vécu dans un appartement collectif : c’est là que j’ai appris à regarder les autres et à les comprendre. C’était une sorte de microcosme de la société. »
L’expérience musicale est tout aussi révélatrice. Saint-Pétersbourg est une vraie capitale culturelle, hélas terriblement conservatrice. De 2004 à 2010, il dirige donc l’Opéra de Novossibirsk où il fonde ses deux ensembles le chœur et l’orchestre Musiqua Aeterna avec lesquels il déménage ensuite à Perm dans l’Oural pour diriger le Théâtre de ballet et d’opéra. Et aujourd’hui, c’est avec cet ensemble qu’il entreprend des tournées européennes : il dirigera bientôt à Londres une nouvelle version du Sacre du Printemps de Romeo Castellucci. « En Europe, les musiciens regardent leur montre dès le début de la répétition. A Perm, la musique est notre travail collectif et nous pouvons travailler 13 heures par jour dans le seul souci d’atteindre notre idéal artistique. »
C’est le même feu sacré qu’il découvre dans le Mahler Chamber Orchestra avec lequel il se produira au Festival Klara. Ensemble, ils ont enregistré avec Melnikov des concertos pour piano de Chostakovitch ravageurs. C’est justement ce compositeur russe et Britten qui figurent au programme de ses trois concerts belges. « Deux compositeurs qui passaient pour être désuets au regard de l’avant-garde de l’immédiat après-guerre et qui ont continué à produire leurs chefs-d’œuvre dans l’ombre jusqu’à ce qu’ils bénéficient aujourd’hui d’une immense ferveur. Au point que leur modernité semble plus actuelle que celle d’un Stravinsky qui paraît parfois un peu vieux jeu ! En fait, une œuvre d’art est en perpétuel développement et vous ne savez jamais ce qu’elle deviendra. Qui aurait parié il y a 50 ans sur ce qu’est devenue aujourd’hui la musique ancienne ? Aurait-on imaginé un seul instant le succès des opéras de Händel et encore moins de ceux de Cavalli que personne ne connaissait ! » Une remarque qui prend tout son sens chez cet amoureux du monde baroque qui fut révélé par un mémorable enregistrement de Dido & Aeneas (Alpha).


