Barbier: «L’UMP ne fait pas son travail et c’est la porte ouverte à ce genre de dérapages»

Propos recueillis par Joëlle Meskens
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Christophe Barbier, directeur du magazine français L’Express, décrypte la polémique autour de la Une de « Valeurs actuelles ».

« Roms, l’overdose », c’est une étape franchie dans la presse française ?

Non, c’est la pente naturelle de « Valeurs françaises ». Le magazine s’était recentré il y a quelques temps, mais un changement éditorial l’a amené à se durcir. « Roms, l’overdose », ce n’est pas possible. Tout d’abord parce que c’est abusif. On meurt d’une overdose. On peut parler du ras-le-bol des habitants, de la colère des élus, mais on n’a pas le droit de le traiter comme ça. Ensuite, ça n’apporte rien. Il faut trouver des solutions. Elles sont en Roumanie et dans les pays de l’est et surtout à Bruxelles. Elles ne sont pas dans l’excitation d’une colère populaire. Mais il ne s’agit pas d’une signe de l’évolution de la presse française.

C’est un signe d’évolution de la politique française. Si « Valeurs actuelles » va sur ce terrain-là, c’est que ses dirigeants sentent qu’il y a en France un corpus politique qui se développe et qui est extrêment droitier. On l’a vu lors du combat contre le mariage homosexuel. Ca rejoint des idées funestes de certains membres de l’UMP, qui pensent que c’est sur cette ligne là que la droite française doit reconquérir le pouvoir. Et il y a le Front national, qui est en embuscade. Je pense qu’il faut considérer cette Une de « Valeurs actuelles » comme une butte-témoin, un signal d’alerte sur cette France électorale où il y a une cristallisation d’un mécontentement droitier, voire extrême-droitier.

Le curseur se déplace d’autant plus à droite que l’UMP est déboussolée, sans chef ni doctrine ?

Bien sûr. Les force centripètes qui faisaient l’UMP - le sarkozysme, la conquête et le maintien au pouvoir - ne marchent plus. Depuis la défaite de Sarkozy, l’UMP est entrée en décomposition. On s’arrache des bouts du cadavre. Et ça part beaucoup vers la droite. Si l’UMP faisait son travail, elle aurait, sur les Roms, formulé des propositions de droite, c’est-à-dire très fermes, qui auraient empéché de telles interprétations. Or, les propositions fermes, on les a entendues dans la bouche de Manuel Valls, ministre socialiste de l’Intérieur, et pas dans la bouche des leaders de droite. On a entendu que les élus locaux, dont certains ont carrément dérapé : rappelez-vous cet élu qui avait dit « Hitler n’en a peut-être pas tué assez »... L’UMP ne fait pas son travail républicain, et c’est la porte ouverte à ce genre de dérapage.

Ce buzz est aujourd’hui revendiqué par « Valeurs actuelles ». Comment lutter contre ce buzz, poser des balises à cette presse qui prétend tout faire au nom de la rupture avec la « pensée unique » ?

Certains médias ou individus peuvent avoir profondémment tort dans ce qu’ils disent, il faut se battre pour qu’ils puissent exprimer ce point de vue. C’est la fameuse phrase de Voltaire. Il ne faut surtout pas aller en justice : ça victimise, ça valorise ceux qui ont parlé. Non, il faut immédiatement produire un contre-discours pour dire : « Non, ce n’est pas la bonne manière d’en parler, ce ne sont pas les bonnes solutions ». Or, nous avons des intellectuels et des politiques engagés qui se préoccupent d’autre chose.

Osez la rencontre !