Les petits princes du bricolage
Les artistes de théâtre jeune public ont décidément de l’or dans les doigts. Il faut voir les marionnettes de Racagnac ou de Night Shop, petits trésors d’émotion faits main. Avec « La Nuit du sanglier », le Zététique porte haut la soif d’absolu des adolescents. Puissant !
On fait plus de gymnastique en une semaine à Huy qu’en une année au club de fitness. On court d’un spectacle à l’autre, on se plie en quatre, entre deux gamins, sur des coussins par terre, on se fait les muscles dans les applaudissements à tout rompre. Et puis, surtout, on y fait plus de grands écarts que Nadia Comaneci !
Ce soir-là par exemple, on longe la tonitruante foire aux manèges sur les bords de la Meuse, ses attractions frénétiques, ses nacelles criardes cavalant toujours plus vite, plus fort, dans un fracas de David Guetta, et une minute plus tard on pénètre chez Le prince heureux (dès 5 ans). Dans un silence recueilli, on pose nos fesses sur les gradins d’un petit théâtre fait main, pour voyager sans hâte dans un univers artisanal, qui fait son manège sur de vieux meubles recyclés et quelques caisses en bois. Ce décor sorti d’un vide-greniers qui aurait été orchestré par Gepetto, on le doit à la Compagnie Racagnac, croisement entre les films de Jeunet et les albums de Claude Ponti.
Une ville étrange, où chacun vit cloîtré chez soi, va être tourneboulée par un orage. Bousculés par les dégâts et épaulés par un oiseau migrateur, les personnages retissent du lien.
On devine derrière ce spectacle des heures de recherche patiente, dans les brocantes, pour dénicher l’objet juste, amélioré par mille et un détails charmants. Une bobine de fil et quelques hélices de tissu font voler une marionnette de chiffon. Une lampe grinçante évoque la menace de la tempête. Des boîtes de sardines vides con-voquent des passerelles d’aventurier.
Un clou par-ci et c’est un métier à tisser qui s’anime, un aimant par-là et une marionnette grincheuse accomplit des pêches miraculeuses.
Pas un mot
Pas un mot dans ce poétique spectacle de 45 minutes, mais une belle composition musicale live pour habiller l’action. Une ode au bricolage et au génie des mains, comme un manifeste politique à une époque noyée par le tout technologique.
De l’or dans les mains, Isabelle Darras et Julie Tenret n’en manquent pas non plus dans Silence (dès 10 ans) : encore une pièce qui ose la douceur et la lenteur à l’heure du vacarme et du zapping. Nous avions découvert leur délicieux théâtre de marionnettes au Festival XS, une pièce d’une infinie tendresse sur la vieillesse. « Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux », chantait Brel.
Ce pourrait être la bande-son de cette pièce où l’on entend la pendule d’argent qui ronronne au salon en observant ces deux petits vieux, marionnettes à taille humaine, aux gestes immuables, ankylosés, et pourtant pleins d’ironie. C’est la magie de ce spectacle qui glisse un humour irrésistible entre les rides, les trous de mémoire, ces vies qui s’effacent sans faire de bruit. La deuxième partie, plus festive, atterrit dans une maison de repos évoquée par de rieuses têtes blanches cartonnées, polissons qui s’amusent comme des gamins, même s’ils ne croquent plus la vie à pleines dents (sans doute parce qu’elles sont dans un verre d’eau).
Silence, du 26 au 30 mars au National, Bruxelles.



