«La rentrée littéraire ne sert à rien, mais…»

Elodie Blogie
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Olivier Bessard-Banquy décortique cette période décisive pour le monde des lettres. Entretien en prélude des 8 pages consacrées à la rentrée littéraire samedi dans Le Soir.

Ancien éditeur à Paris, docteur en lettres de la Sorbonne, professeur de littérature à l’université de Bordeaux III, Olivier Bessard-Banquy est un spécialiste affûté du petit monde de l’édition. Il est l’auteur, entre autres, des ouvrages La vie du livre contemporain en 2009 et L’industrie des lettres en 2012. Fort de toutes ces casquettes, il décrypte ce moment si particulier de la saison littéraire.

Au fond, à quoi ça sert une « rentrée littéraire » ?

Ça ne sert à rien… mais ça permet de mettre en avant énormément d’auteurs et de textes. Historiquement, tout est parti, il y a plus ou moins un siècle, d’une concentration des prix littéraires qui se sont créés les uns contre les autres et, en s’additionnant, ont généré une sorte de climat de grande concurrence mais aussi d’effervescence autour de la vie littéraire. Les journaux s’intéressaient de plus en plus aux textes, aux romans, mais aussi aux à-côtés, c’est-à-dire à ce qui faisait une vie intellectuelle et culturelle si frénétique, notamment à Paris. C’est donc cette espèce de combinaison d’une intensification de la vie littéraire et de cette compétition sur la fin de l’année qui a mécaniquement poussé les éditeurs à programmer les parutions de leurs livres pour être dans la course aux prix et donc bénéficier de ce climat de compétition.

Pourtant, d’un pur point de vue stratégique, la période semble mal choisie…

Tout le monde aujourd’hui s’accorde à dire que c’est le plus mauvais moment pour servir la littérature. Par définition, les gens rentrent à cette période, ils n’ont plus d’argent car ils ont tout dépensé pour leurs vacances, puis pour préparer la rentrée des enfants. La logique voudrait que la littérature soit toujours à l’honneur de janvier à décembre évidemment… Mais si un moment devait être dédié à cette espèce d’intérêt pour une vie intellectuelle ou culturelle, ce serait forcément plutôt le printemps : les gens préparent leurs vacances, ils sortent de l’hiver, ont envie de profiter davantage, ont plus de temps pour lire…

Symboliquement, c’est donc un moment très important. Ça l’est autant d’un point de vue économique ?

Bien sûr, les libraires font les deux tiers de leur chiffre d’affaires entre la fin août et les fêtes de fin d’année. Mais il y a énormément de facteurs qui s’accumulent. La rentrée littéraire en est un, mais il y a aussi la rentrée des classes, puis toute la moisson des cadeaux de Noël…

Le nombre de livres publiés pour la rentrée semble faramineux. Cette extravagance n’a-t-elle pas ses revers ?

Le problème est en effet que les éditeurs se sont mis à publier toujours plus. Même si ces dernières années, on est revenu à quelque chose de plus « raisonnable » en repassant sous la barre des 700 nouveautés littéraires à la rentrée… Mais 700 ou 550, ça reste énorme. Et plus il y en a, plus les médias sont obligés, pour ne pas noyer le lecteur sous un flot de titres, de faire une sélection. Mécaniquement, ils font donc le jeu d’une poignée d’auteurs, toujours les mêmes. Ce phénomène du flot, de la masse, qui est une chance et nous permet d’avoir un choix gigantesque parmi des gens de talent, débouche finalement toujours sur la promotion de ceux qui sont les plus susceptibles de plaire au plus large public. Or pour plaire au large public, il faut quelque chose qui soit le moins novateur possible, le moins choquant, le moins original. Quelque chose de neutre et de tiède.

Quelle est la proportion des titres de la rentrée qui circulent vraiment par rapport à ceux qui passent inaperçus ?

La disproportion est gigantesque. Dans les maisons d’édition, en général, ce sont un ou deux livres qui font les chiffres… Mais comment savoir lequel ou lesquels ? Une maison ne peut pas se permettre de ne sortir qu’un seul livre en se disant que c’est avec celui-là qu’elle va gagner de l’argent. Pour les éditeurs, cette rentrée, c’est avant tout l’occasion d’exister, de mettre en avant ses auteurs. Beaucoup de maisons savent qu’elles vont perdre de l’argent. Car sur 700 titres, disons-le, rares sont ceux qui seront vraiment rentables en eux-mêmes. Mais par contre ce qui rapporte de l’argent en rapporte vraiment beaucoup ! Un prix Goncourt, ça peut faire jusqu’à 300 ou 500.000 exemplaires. Quand vous écoulez 500.000 grands formats, que vous vendez 20, 30 voire 50 traductions dans le monde entier, que vous vendez des droits très chers pour du poche, une adaptation au ciné, etc., vous gagnez des sommes faramineuses qui vous remboursent tout le reste ! Et même bien au-delà ! Mais c’est ça l’édition : miser sur un grand nombre de choses avec toujours cette idée que le travail se fait dans la durée. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est que les actionnaires, plutôt de type financier, sont davantage dans une attente de retour sur investissement. Quand les maisons étaient familiales, peu importait la durée dans laquelle les choses se faisaient.

Est-ce possible de « chiffrer » ce déséquilibre pour une rentrée ?

Dans chaque maison importante, vous avez un livre fort sur lequel la maison mise l’essentiel, à tort ou à raison. Vous arrivez donc à une quinzaine, maximum une vingtaine de titres qui sont les titres phares des maisons. On peut y ajouter les nouveaux romans qui sont souvent assez auscultés car il y a toujours chez les journalistes, cette arrogance, cette prétention ou ce rêve de dénicher le petit nouveau prometteur. Enfin, émergent parfois quelques titres inattendus, d’un petit ou moyen éditeur, que personne n’avait vus venir et qui bénéficient d’un bon buzz. Si nous additionnons les plus visibles des premiers romans avec les gros auteurs très défendus et quelques titres inattendus, ça en fait peut-être une quarantaine… sur 600. Maintenant évidemment, et heureusement, les choses sont tronquées par internet. Il y a une autre vie du livre aujourd’hui.

Les grandes maisons ne sont-elles pas dans une sorte de surenchère, à vouloir publier plus que les autres maisons  ?

C’est toujours un gros dilemme pour ces maisons. Si elles publient moins que leurs confrères, elles ont le risque d’être un peu étouffées, d’être moins visibles. Si elles publient trop, elles vont de toute façon générer des frustrations, parce que les grands auteurs des grandes maisons savent très bien qu’ils ne seront pas tous pareillement servis. Dans une maison comme Gallimard, Grasset ou Flammarion, où il y a 10, 12, voire 15 candidats à la rentrée, tout le monde sait très bien que la maison mise sur tel auteur pour le Goncourt. On sait aussi qu’il y a un autre titre que la maison peut pousser si elle sent que les jurés préfèrent cet auteur. Et, globalement, tous les autres sont un peu livrés à eux-mêmes. Or un auteur mécontent qui, à tort ou à raison, pense qu’il n’a pas été bien soutenu, c’est un auteur qui ira ailleurs la saison prochaine, là où il aura l’impression d’être numéro 1.

Pourrait-on se passer de la rentrée littéraire ?

Je pense que ce serait du suicide ! En fait, c’est comme un échafaudage : elle devrait idéalement disparaître, normalement nous ne devrions pas en avoir besoin. Mais aujourd’hui, la passion pour la littérature n’est plus assez partagée socialement, donc si vous retirez la rentrée littéraire, si vous tuez le Goncourt, si vous tuez ce système, vous écrasez complètement la littérature. Les journaux ne se sentiraient plus du tout obligés de participer à cette espèce de moment social qu’est la rentrée littéraire. Il y aurait encore certainement des articles mais uniquement sur les best-sellers, les livres dont tout le monde parle et dont il faut donc parler. Ce phénomène de la rentrée, qui a mille défauts, a quand même cet unique et irremplaçable avantage de faire parler de la littérature, de mobiliser des gens, de piquer la curiosité et donc de faire venir aux livres des tas de lecteurs qui ont besoin d’être stimulés. Comme des gens dont la libido est un peu endormie et qu’il faut réveiller.

Osez la rencontre !