Thomas Gunzig : des loups dans les hypermarchés
Une série B pétaradante pleine de fureur, de frustration, de morts et de désespoir
C’est peu dire que le dernier roman de Thomas Gunzig est cavalcadant. On dirait un Quentin Tarantino revisité par William Gibson et J. G. Ballard, de fameuses références ! De Tarantino, Gunzig a cette facilité à camper décor et personnages et ce manque total de décence à les faire s’entre-tuer : il y a du sang et des tripes dans ce Manuel de survie, et de la folie et, heureusement, de l’humour.
De Gibson, Gunzig a la fascination de l’emprise des marques sur le monde et la vie : le rorqual que des chasseurs de baleine viennent de harponner doit être rejeté à la mer, ; il porte le « swoosh », la virgule inversée de Nike sur le flanc ! Anecdote signifiante posée d’emblée en intro au roman.
De Ballard, Gunzig possède cette crainte d’une société dominée par la classe moyenne et les grandes entreprises de consommation. C’est l’empire des hypermarchés, devenus le seul centre du monde, le seul sujet de conversation, la seule préoccupation de chacun et l’objet de tous les soins des giga-entreprises. Comment faire acheter plus de pain aux chalands ? En aspergeant le rayon boulangerie d’acétylpyridine en aérosol, parfum de synthèse qui imite celui du pain chaud.
De Thomas Gunzig, l’écrivain a l’inimitable style, l’art d’imaginer les situations les plus déjantées ou les plus cocasses, la prodigieuse facilité avec laquelle il s’immisce dans la tête des gens, l’implacable cruauté aussi de dire les choses telles qu’elles sont, sans ronds-de-jambe, sans faux-fuyants. Le monde est trash, faut faire avec. Et il ne reste que très peu de chose pour faire naître une certaine poésie, pour ainsi dire rien. Même la cabane en Russie et les forêts qui l’entourent ne suscitent qu’un peu de plaisir animal à Blanc, l’homme-loup, et aucun à Marianne, la femme mamba vert. Reste le sexe. Peut-être.
Mais il est temps de vous raconter un peu ce qui se passe dans ce Manuel. Le monde, vous savez. Les personnages : Jean-Jean, banal, lâche, velléitaire ; Marianne, sa femme, engendrée avec augmentation génétique © Hewlett-Packard option mamba vert ; Blanc, Gris, Brun et Noir, que leur mère a dotés de gènes de loup ; et Blanche de Castille Dubois, enquêtrice de la chaîne d’hypermarchés. Le pitch : Jean-Jean, employé de l’hyper du coin, tue accidentellement une caissière cap-verdienne, Martine Laverdure. Ses quatre fils n’ont plus que la vengeance dans leur petite tête de loup et l’appétit du sang dans leur grosse gueule pleine de canines déchirantes. Leur but dans la vie : tuer le responsable Jean-Jean, sa femme Marianne, son père, ses beaux-parents. Plan qu’ils mettent au point avec la stratégie propre aux loups : on fonce ! Mais tout ne va évidemment pas comme ils le désirent. Jean-Jean s’échappe, abandonnant Marianne. Mais celle-ci, avec son venin de mamba vert, résiste, se bat, tient tête, séduit même Blanc, le plus intelligent de la fratrie, le mâle dominant.
« Pareil à un pus blême »
Le roman se lit avec un plaisir fou. Fan de cinéma, et surtout de série B – ce qui n’est vraiment pas péjoratif – Gunzig joue avec la mise en scène, passe d’une séquence à l’autre, d’un personnage à l’autre, n’omet aucun « cliffhanger », allèche continuellement le lecteur. Il le séduit aussi par la verdeur et l’originalité de ses comparaisons, de ses images. Style : « En regardant par la fenêtre le temps couler sur la cité, pareil à un pus blême à la surface d’une blessure. » Ou : « … un rayon où des centaines de poêles et casseroles garnissaient quinze mètres de linéaire comme l’auraient fait des grandes fleurs d’hibiscus le long d’un mur d’enceinte. »
On s’amuse avec Thomas Gunzig. On se désespère aussi. Le monde qu’il nous décrit, celui de juste demain, est gris de plomb comme le visage d’un agonisant. Pas de soleil, pas de fleur, pas de petit air guilleret, pas de couleurs, juste celles des boîtes Häagen-Dazs du rayon surgelés. Reste le sexe, peut-être. Mais on le sait, l’amour physique est sans issue.




