Les profs au feu? «Sur le terrain, tout le monde est un peu perdu»

Elodie Blogie
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Le livre de Frank Andriat, « Les profs au feu et l’école au milieu » suscite la polémique. « je n’ai pas été dans la dentelle », reconnaît son auteur. « Mais je crois qu’il est important de parfois frapper avec sa chaussure sur la table ». Son interview.

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Frank Andriat
: «
Je n’ai pas été dans la dentelle
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    Frank Andriat : « Je n’ai pas été dans la dentelle »

Depuis fin de semaine dernière, le petit brûlot de Frank Andriat, « Les profs au feu et l’école au milieu » suscite la polémique. Les pédagogues et didacticiens se défendent tandis que des professeurs félicitent leur confrère d’enfin dire tout haut ce que tous pensent tout bas. À savoir, en quelques mots : une multiplication de décrets et de réformes qui depuis 20 ans ne cessent d’imposer aux professeurs de nouvelles formules, de nouvelles manières d’enseigner qui, derrière leurs intitulés pédagogiques alambiqués et jargonnants, laissent complètement de côté les savoirs, selon l’auteur. Il s’agit de développer les compétences de l’enfant et de l’adolescent, de lui apprendre à apprendre, pour finalement ne plus rien lui apprendre réellement !

Frank Andriat, votre livre rue dans les brancards. Vous évoquez un véritable « merdier », un « foutoir monumental où une chatte ne retrouverait pas ses petits » construit depuis une vingtaine d’années par des « masturbateurs pédagogiques » véritables « fossoyeurs de l’école ». Vous dénoncez un nivellement par le bas, une « médiocratie ». Vous dites dans votre préface que vous vouliez conserver la « colère » à l’origine de ce pamphlet. Il y a une véritable volonté de livre coup de poing ?

« Il est vrai qu’au niveau de la nuance du vocabulaire dans le pamphlet, je n’y ai pas été dans la dentelle, je le reconnais. Mais je crois qu’il est important, comme je le dis dans le livre, de parfois frapper avec sa chaussure sur la table. Car j’ai vraiment le sentiment, depuis des années, d’un discours autosatisfait sur l’enseignement. On prétend que tout va bien alors que moi sur le terrain, à la fois en tant que professeur mais aussi comme auteur jeunesse qui visite plusieurs établissements, je constate qu’il y a un réel souci. »

On pourrait penser qu’il s’agit juste du coup de gueule d’un vieux prof ronchon. À travers ce livre, vous vous faites porte-parole d’une large communauté d’enseignants qui partage votre sentiment ?

« Je ne sais pas si je peux me permettre de me proclamer « porte-parole », mais au vu des centaines de messages que je reçois depuis la sortie du livre, de profs qui me disent : « Enfin quelqu’un dit tout haut ce qu’on pense tout bas », j’ai peut-être en tout cas ouvert à une parole, la parole des autres. En fait, si je me suis permis d’écrire ce livre c’est parce que plusieurs personnes m’ont presque demandé de le faire. On me disait : « Toi, on ne pourra pas dire que tu es un prof grognon, car tu as écrit Vocation prof (Labor Education, 2008), tu as mené plein de projets avec tes élèves et on sait que tu aimes ton boulot. Tu es un peu à la marge en tant qu’écrivain, donc tu seras peut-être crédible ».

Je me rends compte au vu des multiples réactions que pour ma tranquillité personnelle, j’aurais mieux fait de me taire (rires). Mais sincèrement, j’adore mon métier et j’ai le sentiment que tout le monde sur le terrain est un petit peu perdu. C’est ça qui m’a donné l’élan pour écrire ce texte. Et en tant qu’écrivain, j’avais la volonté d’écrire un livre lisible par tout le monde, qui ne soit pas un énième livre sur l’enseignement, un bouquin de technicien. Les profs au feu et l’école au milieu, c’est un texte écrit avec le cœur et avec les tripes. »

Si beaucoup de collègues partagent votre sentiment, comment expliquer qu’il n’y a pas de mouvement de protestation plus collectif ? Les profs n’osent pas ? Ils se sont résignés ?

« Je crois que d’abord le prof est toujours confronté à l’image qu’on a de lui dans la société : quand un prof manifeste ou fait la grève, il prend ses élèves en otage ou il ne fait rien alors qu’il a déjà 3 mois de vacances par an.

Personnellement je suis prof depuis les années 80 et j’ai vraiment vécu une coupure lors des grèves de 95-96 quand les réformes d’Onkelinx ont mis plusieurs profs dehors. C’est la seule grève à laquelle j’ai participé. On était tous ensemble dans la rue… et on n’a rien obtenu. À ce moment-là, on s’est dit : on se fout de nous. Donc, oui, il y a une forme de résignation : de toute façon, ça ne sert à rien et quand on ouvre la bouche, c’est pour être mal vus, donc tant pis. »

Si vous écrivez ce livre, c’est que vous n’êtes pas si pessimiste. Qu’attendez-vous de ce pamphlet ?

« Peut-être que ça remue un peu les consciences. Mais j’ai peur que ce coup de gueule soit vite étouffé par les responsables du ministère et les didacticiens. Ces derniers sont déjà très critiques en estimant que je ne veux que « l’école du passé ». C’est faux !

J’espère simplement faire prendre conscience qu’il y a quand même quelque chose qui ne fonctionne pas. Ensuite, et je crois que peut-être ce livre a déjà un peu réussi de ce point de vue, j’aimerais qu’il redonne un peu de punch aux profs et un peu de leur fierté. Nous exerçons un métier merveilleux, mais on voudrait l’exercer sans devoir être soumis à toute une série de techniques dont on se rend compte qu’elles ne sont issues que d’une théorie sans réflexion sur ce qui se passe réellement sur le terrain. »

Mais il y a tout de même des choses à en retenir de ces méthodes ? Vous dites qu’il n’y a pas de nostalgie dans votre livre, pourtant le temps où le prof était « un maître » est très souvent évoqué avec regret…

« Quand j’étais jeune prof, on m’a reproché pendant des années de ne pas être assez « traditionnel » car je travaillais beaucoup avec des projets, etc. Il y a de très bonnes choses dans les projets mais j’ai l’impression que pour promouvoir la pédagogie par compétences, on a jeté tous les savoirs. C’est un peu jeté le bébé avec l’eau du bain. Je me retrouve parfois devant des élèves très faibles en première secondaire, qui ne connaissent plus l’indicatif présent du verbe « être » mais qui savent la différence entre un texte affirmatif et argumentatif. Or, ils n’ont aucune base pour utiliser ces compétences ! Ils apprennent sur du vide. »

La nouvelle ministre de l’enseignement, Marie-Martine Schyns a été enseignante pendant 10 ans. Vous avez l’espoir qu’elle vous écoute davantage ?

« J’ai beaucoup d’espoir par rapport à elle en tant que personne et enseignante. Mais en même temps, elle est aussi dans un système qui risque de l’étouffer… Depuis les 20 dernières années, le seul ministre qui nous a un peu laissé travailler, c’est Pierre Hazette qui était prof lui-même.

Les réformes d’Onkelinx et d’Arena, je pense qu’elles partaient d’une bonne idée à la base. Mais dans la pratique, on lance la réforme, puis on se rend compte qu’il faudra plus de temps et qu’on n’a pas les moyens. C’est un peu comme les travaux du RER. Ensuite, un autre ministre arrive et lance encore une nouvelle réforme. Je suis d’accord pour une réforme dans l’absolu mais avec les moyens nécessaires alors. Pas une réforme lancée davantage pour répondre à une échéance électorale qu’à sa réussite. »

«Les profs au feu et l’école au milieu», de Frank Andriat, est publié à la Renaissance du Livre, 9,90 euros.

Vos réactions

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29. VinceStLouis dit le 29/08/2013, 02:40

orthographe Je me souviens que lorsque que j étais élève en secondaire que l'orthographe n était importante qu'au cours de français. Lorsque j étais prof en Promotion Sociale je sanctionnais toujours les fautes d orthographe et mes élèves se plaignaient. Ma réponse était toujours la même, quand vous postulerez pour un travail, la lettre devra être rédigée sans fautes, commencez des aujourd hui.

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28. Wagner dit le 28/08/2013, 09:50

Mon collègue a parfaitement raison Je suis professeur de géographie dans l'enseignement secondaire supérieur dans des écoles sans problème où l'enseignant est encore respecté. Même s'il est percutant, M. Andriat rejoint tout à fait ma pensée. Les compétences ? Je n'y suis pas opposé car elles ont du sens, du moins dans ma discipline : traiter l'information, mettre en relation les données, critiquer, résumer l'information sont évidemment des objectifs à atteindre par nos étudiants. Là où le problème apparaît, c'est que nos programmes négligent complètement les connaissances et la culture générale au profit de ces compétences. Saviez-vous que : 1) Les Etats-Unis ne figurent plus au programme de géographie . 2) A l'examen, 20 % maximum de questions de connaissances sont tolérées ? 3) Un simple test sur les pays et capitales "moffle" la moitié de la classe en 4ème ? Le problème ? C'est la première fois qu'on demande à l'élève de sérieusement étudier ! N'y a-t-il pas problème ?

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27. Otok dit le 28/08/2013, 07:37

9 J.S dit le 27/08/2013, 19:59 : ------------ "Nous sommes tous a bord d'un pareil train conduit par des crétins finis qui s'ignorent ou pire, qui ne s'ignorent pas...Les martiens s'ils nous épient doivent bien rigoler..."--------- Il paraît que sur Mars, on ne rigole pas non plus.

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26. Mundele dit le 27/08/2013, 23:06

L'autre problème c'est qu'on demande à l'école de résoudre, en aval, les problème de société qui devraient être résolus, en amont, par les politiques... On y ajoute la stupide "communautarisation" qui embrouille tout et le lent grignotage de l'enseignement laïc par le religieux sous le stupide prétexte du "il faut les comprendre"... comme s'il y avait à comprendre ou se plier à des croyances superstitieuses et religieuses. Plus l'irréaliste mixité sociale... qui est un concept profond dans le sens de creux... il suffit de suivre la vie quotidienne des "politiques" (tous partis confondus) pour constater qu'ils sont les premiers à ne pas l'appiiquer..... TARTUFFES !

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25. Mundele dit le 27/08/2013, 22:56

Le drame c'est cette politique IMBECILE du TOUS DOCTEURS.... de ces pédagogues de cabinets qui doivent "innover" pour justifier leurs sinécures ! L'enseignement doit instruire et former des citoyens...selon les capacités et caractères de chacun... et les diriger ensuite vers la formation professionnelle la plus adéquate... Comme disait Brassens "quand on est con, on est con....", pareil pour les paresseux et les sans ambition !

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