Léa Seydoux: «J’ai l’impression d’être plusieurs femmes»

Fabienne Bradfer
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Après « La vie d’Adèle », Palme d’or à Cannes en mai dernier, l’actrice avait besoin de féminité. Elle a aimé être sexy dans « Grand Central » et se retrouver dans les bras d’un homme. Entretien.

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Depuis La vie d’Adèle , d’Abdellatif Kechiche, Léa Seydoux, l’une des actrices les plus prometteuses de sa génération, ne quitte plus la lumière. Enchaînant les couvertures de magazine, elle s’impose comme une future grande du cinéma français et international. Car, à 27 ans, cette jeune blonde mystérieuse qui cultive le paradoxe est aussi happée par les blockbusters américains. Et n’est pas près de s’arrêter. Elle vient de tourner avec Wes Anderson, est la Belle de Christophe Ganz dans La Belle et la Bête avec Vincent Cassel et fait partie du casting de Saint Laurent , de Bertrand Bonello. Mais l’actualité immédiate de la petite-fille de Jérôme Seydoux, patron de Pathé, et petite-nièce de Nicolas Seydoux, PDG de Gaumont, c’est ses retrouvailles avec Rebecca Zlotowski avec qui elle avait déjà tourné Belle Epine .

On vous découvre très sexy dans « Grand Central ». Aviez-vous besoin de sur-féminité après « La vie d’Adèle » ?

Absolument. Un désir de film s’établit en fonction de ce qu’on a fait avant. Ce désir se transforme suivant les expériences vécues. Après le tournage du Kechiche qui fut long et m’a demandé beaucoup de travail, j’étais heureuse de jouer une fille comme Karol, très féminine. D’être la fille qu’on regarde.

Quelle est votre définition de la féminité ?

C’est le caractère. La féminité se trouve dans une forme d’acceptation de soi.

Vous êtes-vous facilement acceptée ?

Non, pas forcément.

Pourtant, vous apparaissez très féminine dans les magazines ou en égérie du parfum Prada ?

J’ai le sentiment d’être pleine de féminités à la fois. Ce que je sais, c’est que je suis femme. Mais j’ai dû aussi apprendre à le devenir. Je vois des petites filles qui sont déjà des femmes. Ça me fascine. Pour moi, ce fut plus compliqué. Prendre de l’âge m’a aidée. Le regard des autres aussi.

Dans « Grand Central », vous êtes la fille qui est regardée. Comme actrice, comment vivez-vous le fait d’être objet de désir ?

Je suis à l’aise avec ça car par définition, les actrices en général sont des objets de désir. En fait, je ne me pose pas la question. Je n’essaie pas d’être désirable. On l’est ou on ne l’est pas. Mais être femme est un grand pouvoir et une grande force. J’en ai conscience et je prends tout ce qui est à prendre.

Quels sont les points d’ancrage qui existent entre Karol et vous ?

Déjà, le cinéma de Rebecca Zlotowski me touche intimement dans sa façon de raconter les émotions. Donc, ses personnages seront toujours proches de moi. De plus, je ne peux pas incarner un personnage sans pouvoir le défendre. J’ai besoin de trouver des accroches intimes, presque des liens de parenté. Bien sûr, tout ça est transformé par le jeu, l’histoire.

Karol donne l’impression qu’elle s’est faite toute seule. Un peu comme vous, non ?

Vous avez raison. J’ai effectivement l’impression de venir de nulle part.

Vous portez pourtant un nom de référence dans le cinéma français…

Je sais mais cela fait partie des paradoxes qui me construisent. Je ne me reconnais en rien. Je n’ai pas de référence. J’ai l’impression d’être en dehors de tout système. J’ai l’impression d’être plusieurs femmes. C’est étrange. C’est comme si je n’avais pas d’identité et en même temps j’en ai une très forte. Je ne suis que contradictions.

Cela se reflète dans votre filmographie où s’alignent des noms aussi différents que Tarantino et Christophe Honoré, Christophe Ganz et Raoul Ruiz, Ridley Scott et Benoît Jacquot…

Je ne force rien, je me défais du désir. En même temps, j’ai cet acharnement intime dans mon rapport à la vie. Je me cogne à la vie. Quitte à vivre, autant vivre à fond. Je suis volontaire mais je laisse aussi les choses comme elles sont. Je vous l’ai dit : je ne suis que contradictions. Je suis quelqu’un de difficilement définissable.

Pour une Seydoux, était-il évident de faire du cinéma ?

Oui et non. Non car mes parents ne m’ont jamais emmenée au théâtre. Et je n’allais que de temps en temps au cinéma. J’ai évolué dans un milieu assez singulier. J’ai eu une éducation contradictoire. Mes parents ne ressemblent à personne. C’est très particulier. Quand j’étais enfant, faire du cinéma n’était pas du tout induit. Mais le jour où j’ai commencé à côtoyer des acteurs, ce fut une évidence. J’ai su que j’étais faite pour ça. Et ce, même si j’étais terrorisée sur une scène de théâtre, par la caméra, par le regard des autres, par mon désir de faire ça.

Où en êtes-vous avec cette peur ?

Elle est toujours là mais j’ai pris l’habitude. Si je réfléchis, je peux être prise de vertige. Mais quand je joue un personnage, je suis le rôle. Il n’y a plus de barrière. Ce ne fut pas le cas au début. Mais plus j’avance, plus j’arrive à ça. J’ai compris ce que veut dire jouer.

C’est quoi jouer pour vous ?

Partager une intimité.

Apprenez-vous à vivre à travers vos rôles ?

Peut-être. Jouer m’a presque appris l’âme humaine, la mécanique des sentiments et des émotions. Le cinéma fait que je me situe un peu plus dans le monde. Et bizarrement, il m’apaise. Grâce à lui, j’ai une fonction. J’ai donc le sentiment d’avoir ma place. C’est un sentiment très agréable.

Le rôle le plus difficile serait-il être soi-même ?

Ça, c’est sûr. Je fais du cinéma pour donner un sens à ma vie.

Avez-vous mal vécu la polémique autour de vos propos sur la beauté et les lesbiennes ?

Ça ne me touche pas car ça ne me concerne pas. A travers mes films, j’ai le sentiment de m’engager politiquement. Le film d’Abdellatif en fait partie. Qu’on m’incrimine de lesbophobie est absurde. Mes propos ont été mal repris. Jamais je ne ferai de stigmatisations.

Aimer et vivre cet amour comme les personnages de « Grand Central » est de l’héroïsme aujourd’hui en France, dit Rebecca Zlotowski. Qu’en pensez-vous ?

Elle a raison. Et je dirais de même pour les filles de « La vie d’Adèle ».

Osez la rencontre !