Sen Chung, cavalier seul en abstraction lyrique
L’artiste sud-coréen expose depuis 2005 au Triangle bleu. Sen Chung y magnifie les forces occultes du chromatisme.
Figuration/abstraction, ondulation de la surface picturale, voile du voir, tissage d’une trame : la peinture de l’artiste sud-coréen Sen Chung (né en 1963 à Jeounju) s’offre une magistrale et complète relecture quand la notion de surface prend tout son sens dans un travail absolu de la matière picturale.
Cette formidable évolution se découvre à la Galerie Triangle Bleu, à Stavelot. Les toiles récentes distillent une réflexion pertinente sur la question du visible. Oubliées les silhouettes féminines qui hantaient encore il y a peu un lexique de formes et une gamme de tonalités édulcorées.
Marqué par des cultures différentes, Sen Chung baigne toujours dans cet univers poétique et lyrique où il démultiplie les imaginaires, l’étrangeté, la surprise. Le cheval demeure la figure emblématique : « Il est le symbole du passage d’un univers à l’autre, explique le peintre formé à Séoul, Düsseldorf et Londres. Il emmène celui qui regarde la toile vers d’autres horizons. Peut-être nous rejoint-il aussi depuis le royaume de la mélancolie et de la nostalgie, porteur d’un message… »
Aux côtés de figures géométriques qui scandent la toile ouverte comme une fenêtre, ce cheval est un messager. Pégase symbole de sagesse ou Chollima, célèbre cheval issu de la mythologie coréenne présent dans de nombreux aspects de la vie quotidienne des Coréens, le cheval de manière générale est un symbole de quête lié à l’inconscient, aux instincts et à l’intuition. Ses ailes le lient à l’extase…
Emergent de superbes fonds où la technique traverse la frontière qui sépare les surfaces transparentes proches de l’aquarelle, des textures typiques de la peinture à l’huile, le cheval fait entrer le mythe dans la narrativité de l’abstraction lyrique. Floutés, brossés, les fonds picturaux sont à eux seuls un paysage intérieur. Abyme infranchissable ? Sen Chung dépose ici et là quelques clés symboliques qui sont le sésame d’une œuvre hermétique et sensible. « Toutes les choses visibles sont des graines pour un jardin, pourtant, parfois, il devient le pays des choses invisibles », poursuit-il en intitulant son exposition Labyrinthian Path. Pour lui, peindre est une discipline à la fois physique et mentale pour saisir cette extrême tension entre simplicité et complexité.
Ce jeu de la représentation, – et donc voile –, cerne l’invisible, laissant enfin apparaître la sauvagerie transfigurée des orages intérieurs. A 50 ans, Sen Chung ne jongle plus seulement avec sa fidèle palette turquoise et fuchsia. Ses huiles diluées en lavis confrontent les gris magnifiés, le laiteux, le crayeux, le vert, la transparence d’un bleu, autant de monochromes qui maintiennent le temps réel en décalage. Dégagé des ronces d’une apparente candeur, le tableau tout en valeurs claires ou foncées, travaille sur le leurre avec très peu de moyens. Force du trait, énergie de couleurs profondes, dynamisme de superbes fonds complexes et subtils, la peinture hisse pavois.
Comme Orphée condamnant Eurydice, il y a tragédie et mélancolie dans cette métamorphose du labyrinthe qui ne livrera jamais le singulier mystère personnel.
« Labyrinthian Path », galerie Triangle Bleu,
5 cour de l’Abbaye, 4970 Stavelot, jusqu’au 6 octobre.
Du jeudi au dimanche, de 14 heures à 18 h 30.
www.trianglebleu.be.


