La dame en bleu

Jean Vouet
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A la fin du mois de juin dernier, la maison de ventes aux enchères parisienne Pierre Bergé & Associés a réalisé une excellente opération en proposant un portrait dit « du Fayoum » d’une qualité exceptionnelle. Surnommé « la dame en bleu », d’après la couleur du manteau recouvrant les épaules de la jeune femme représentée, ce petit panneau de bois peint à l’encaustique, mesurant 38 sur 22,3 centimètres, s’est en effet vendu bien au-delà de son estimation provisoire. Alors que l’on en attendait aux alentours de 800.000 euros, les enchères se sont littéralement envolées, jusqu’à atteindre la somme record pour une œuvre de ce type de 1.467.324 euros (frais inclus) !

À côté de cela, les 688.068 euros dépensés en juin 2007 chez Sotheby’s à New York pour un portrait d’homme un peu plus tardif sembleraient presque dérisoires…

En effet, aux yeux des spécialistes des portraits gréco-romains d’Egypte, comme l’éminent archéologue allemand Klaus Parlasca, la « dame en bleu » méritait bel et bien un tel investissement. Les portraits du Fayoum sont effectivement des témoignages inestimables de l’histoire de l’art puisqu’ils sont considérés comme les plus anciens portraits peints parvenus jusqu’à nous. Tombés dans l’oubli jusqu’à la fin du XIXe siècle, leur redécouverte par le grand public fut l’œuvre d’un antiquaire viennois, Theodor Ritter von Graf, qui organisa de grandes expositions internationales pour faire connaître ses récentes acquisitions.

En 1887, celui-ci en avait en effet acheté plusieurs exemplaires à des agriculteurs qui venaient de les découvrir, un peu par hasard, à er-Rubayat, dans la région de l’oasis du Fayoum. L’année suivante, le grand égyptologue anglais Flinders Petrie mit à son tour la main sur 146 nouveaux portraits, lors de fouilles menées sur le site d’Hawara, confirmant au passage l’authenticité de ceux acquis par Theodor Ritter von Graf. La légende des portraits du Fayoum (presque un millier au total) était née !

au croisement

de l’Egypte, de la Grèce et de la Rome antique

Pour trouver l’origine de ces portraits peints sur chevalet, il faut remonter 2.000 ans en arrière. En 31 av. J.-C, soit au lendemain de la fameuse bataille d’Actium, marquée par la victoire d’Octave sur les forces de Marc Antoine et de Cléopâtre, l’Egypte passe sous contrôle romain. Rapidement, de nombreux Romains traversent la Méditerranée pour s’y installer et adoptent un nouveau mode de vie, fortement influencé par les coutumes locales. Cela fut particulièrement flagrant dans le domaine funéraire : ceux-ci prirent en effet l’habitude égyptienne de se faire embaumer, tout en introduisant au rite un élément gréco-romain, à savoir la pratique du portrait. De leur vivant, un artiste itinérant venait à leur domicile pour peindre les traits de leur visage, soit à la cire ou à la détrempe sur panneaux de bois (du tilleul généralement) ou bien sur des suaires de toile. Accrochés aux murs de leurs demeures, ces portraits étaient ensuite disposés sur les visages momifiés de leurs propriétaires décédés pour garantir le bon déroulement de leur long voyage vers le monde des Morts et la survie de leur apparence dans l’au-delà.

Dans le cas de notre « dame en bleu », le portrait dévoile une jeune femme issue de la haute société romaine locale, représentée de face, légèrement tournée vers la droite. Outre les traits assez durs de son visage et les brillants bijoux en or qui pendent à son cou et à ses oreilles, c’est surtout sa coiffure qui intrigue le spectateur du XXIe siècle. Constitué notamment de petites bouclettes finement disposées en rangs serrés et de deux longues tresses, cet arrangement capillaire est en réalité copié des coiffures officielles d’Agrippine la Jeune, la mère de Néron, et de Claudia Octavia, sa première épouse. Des détails qui ont leur importance puisqu’ils permettent de dater avec précision la création de ce portrait du règne de Néron, c’est-à-dire vers 54-68 ap. J.-C.

Portrait auréolé par certains du titre de « Joconde du Fayoum », il semble en effet évident qu’il doive trouver sa place parmi les plus beaux exemples d’une production qui s’est tout de même étalée sur plus de quatre siècles ! Outre l’extrême rareté de la couleur bleu clair de son vêtement, c’est surtout la précision dans le rendu des traits du modèle qui étonne. Loin du portrait standardisé, tel qu’on peut le voir dans la plupart des exemples parvenus jusqu’à nous, la « dame en bleu » appartient bel et bien aux rares chefs-d’œuvre du genre. De quoi justifier la somme de presque 1,5 million d’euros qui a été dépensée par son nouveau propriétaire pour l’acquérir !

Osez la rencontre !