Stephen Frears enflamme la Mostra avec Philomena

Nicolas Crousse
Mis en ligne

Venise est tombée amoureuse, ce week-end, d’un mélodrame aussi désarmant… que drôle. Avec Philomena, le cinéaste britannique repart à la conquête du Lion d’or.

  • 
Photo Reuters
    Photo Reuters
  • 
Photo Reuters
    Photo Reuters
  • 
PhotoAP
    PhotoAP
  • See video

Venise, de notre envoyé spécial

C'est un très grand moment que l'on a vécu, samedi soir à la Mostra. La salle de presse, archibondée, a réservé une longue ovation à Philomena. Durant la projection, la salle ressemblait par moment à un champ de blé balayé par le vent des émotions : on y a souvent ri, à gorge déployée. On y a aussi vu de nombreux journalistes, ces prétendus reptiles au sang froid, fondre en larmes. Tout arrive !

Ce bonheur rare, on le doit à Stephen Frears, 72 ans, dont le dernier film est désormais le grand favori au lion d'or.

L'effet de surprise laissé par le vingt-deuxième long-métrage du cinéaste britannique est total. Inspiré par la véritable histoire de l'Irlandaise Philomena Lee, partie au début des années 2000 à la recherche de l'enfant qui lui avait été arraché cinquante ans plus tôt, le film tenait sur papier d'un drame austère et sans possible lueur. Or, à l'arrivée, c'est une magistrale leçon de vie (et de cinéma) que Frears, à qui l’on doit des perles comme The Queen, Les Liaisons dangereuses ou The Hit, nous a offert. En ne cessant du début à la fin de brouiller les pistes.

Alors qu'on attendait un mélodrame, Philomena commence sur un rythme enlevé, vif, souvent drôle. On y entre en suivant la silhouette de Martin Sixsmith (Steve Coogan), ex-journaliste vedette de la BBC et qui n'a pour se consoler professionnellement de son glorieux passé qu’une histoire familiale qu'on lui propose de raconter : celle d’une vieille dame (Judi Dench) aux prises avec un passé traumatisant.

Martin, Philomena : en surface tout oppose le premier, cynique, frivole, opportuniste, et la seconde, candide, cash, premier degré. Tout sauf ce sentiment de perte. Philomena a perdu son enfant. Martin son prestige de correspondant permanent (à Moscou et Wahington). S’ils ne jouent pas, côté blessures, dans la même division, la collision entre leurs problèmes débouchera sur une association aussi détonnante que tragi-comique.

Car Martin va finir par accepter la commande de ce sujet qu'il croit mineur. Et qui va peu à peu le passionner. Il faut dire que c'est une histoire pleine de rebondissements... et que tout bien réfléchi il pourrait bien finir par en faire un scoop. Il se prend aussi de tendresse pour ce petit bout de femme dont la gaieté ferait presque oublier les blessures originelles : adoloescente, elle tomba enceinte, et donc en état de péché, pour les soeurs du couvent catholique de Roscrea qui la recueillirent, avant de brutalement lui enlever son fils et de le faire adopter par une riche famille américaine.

50 ans plus tard, elle part avec Sixmith dans une folle enquête afin de retrouver l’enfant perdu. Mais une fois sur place, aux Etats-Unis, rien ne se passe comme prévu, et Philomena ira de surprise en surprise.

La mise en scène de Frears se fait virevoltante, autour d'un scénario incroyablement brillant, écrit par Jeff Pope et Steve Coogan lui-même. Alors que l'on croit s'installer dans une comédie, Philomena nous ramène, au détour d'une incroyable surprise, vers l'émotion, la profondeur et un propos rageur. On ne dira rien de la fin du film, si ce n’est que, là encore, on n’avait rien vu venir.

Philomena est une sacrée claque. Qui parvient, avec une humilité saisissante, à éveiller ce qu'il y a de meilleur en nous, du rire aux larmes, en passant même par une saine colère. En somme, un grand film humaniste.

Lorsque nous rencontrons Stephen Frears, il confie son penchant pour les histoires inattendues. « Transformer un drame en comédie romantique, distiller dans la tragédie de bonnes doses d’humour, au fond c’est tout ce que j’aime. »

Steve Coogan embraie : « La véritable histoire était tellement triste et tragique qu’il fallait pour respirer y mettre de la joie et un air de comédie. Mais sans que cela devienne trivial. J’avais un deal avec Stephen : si je dépassais les limites sur le tournage, il me faisait un signe et je calmais le jeu. »

Jud Dench, qui fait merveille dans le rôle de Philomena, est quant à elle totalement sous le charme de la vraie Philomena. « Elle a aujourd’hui 80 ans, elle est alerte, joyeuse, et possède un sens de l’humour très naïf qui est une chose extrêmement rare et belle. »

Le film est attendu sur nos écran pour la fin de l’année.

Osez la rencontre !