À la santé des « Pavés du Parvis » : le bistrot comme laboratoire sociologique
Fruit d’une immersion au parvis de Saint-Gilles, « Les pavés du Parvis » sont repris ) la Maison du Peuple. Retour aux sources.
Y a-t-il terrain plus favorable à l’évasion qu’une terrasse de café d’où l’on peut observer les passants, écouter les conversations voisines, épier un couple d’amoureux sur le trottoir d’en face, et imaginer toutes sortes d’histoires sur des visages inconnus ? Amélie Lemonnier et Pierre Wayburn, mis en scène par Philippe Laurent, ont bien compris que le bistrot était un fabuleux laboratoire sociologique, microcosme fourmillant et révélateur. Pendant quelques mois, la fine équipe a vécu en immersion au parvis de Saint-Gilles.
En été, quand les terrasses n’en peuvent plus de chaleur, de testostérone et de bruit. En hiver, quand on s’enfile une soupe aux poireaux, serrés en rangs d’oignons aux tables de l’Union. Le matin en plein marché quand le tribunal de police vomit ses justiciables au Verschu, et que l’église crache ses ultimes crucifiés. En soirée quand les SDF viennent prendre un peu de chaud à la sortie du métro. En hommage à ce quartier tout en contrastes, ils ont créé Les pavés du Parvis, découvert avec bonheur la saison dernière à la Samaritaine.
Ils ont observé, pris des notes dans les bars, interviewé ou filmé des « personnalités », enregistré des voix, pour en extraire un tableau scénique virevoltant. Avec quelques chaises pour seuls accessoires, Pierre Wayburn et Amélie Lemonnier jonglent avec des dizaines de personnages : le bobo, le SDF, l’intellectuel de gauche, le curé, le psy, le fasciste qui n’aime pas les artistes, le soûlard polyglotte et savant, le barman flamand et historien, le metteur en scène colérique, la petite dame aux petits soins pour son potager urbain, et bien d’autres encore. En un geste et un quart de seconde, les deux comédiens sautent d’un personnage à l’autre, tout de suite identifiable par un accent, un relâchement d’épaule, une manière de croiser les jambes ou de remettre une mèche. La performance force l’admiration !
La vie d’un quartier
Déjà très fort à ce jeu dans Manneke, Pierre Wayburn confirme ici une palette torrentueuse, tandis qu’on découvre le même talent chez Amélie Lemonnier, d’une virtuosité jamais abusive. Elle a d’ailleurs été nominée dans la catégorie des meilleurs espoirs féminins aux Prix de la Critique 2013. Verdict en octobre.
À travers son kaléidoscope de personnages, la pièce voyage entre l’Union et le Verschueren et raconte tout un quartier : le phénomène parallèle de boboïsation et de paupérisation, le portrait, déboussolé, de la deuxième génération de l’immigration, les absurdités de l’administration communale. Pauvres, riches, Français, Belges, étudiants, chômeurs, tous sont inspirés de personnages réels, offrant un passionnant vis-à-vis sur le Parvis. La portée n’en est pas moins universelle et devrait parler aussi bien à un Liégeois qu’à un Anversois ou un Parisien, car c’est avant tout un portrait de l’homme, dans toutes ces déclinaisons, glorieuses ou pathétiques, que nous sert ce bistrot anthropologique.
« Le parvis de Saint-Gilles est à l’image de notre monde, avec ses pauvres et ses riches, ses bars à vin et à bière, ses couscous rive gauche et son jus de framboise rive droite », résument les artistes. Ironie de l’histoire, la pièce atterrit aujourd’hui à l’endroit même où tout a commencé, à la Maison du Peuple, café bien connu des Saint-Gillois et des autres. Patron, un autre s’il vous plaît !
Jusqu’au 26/09 à la Maison du Peuple de Saint-Gilles, Bruxelles. Tél. 02 537 01 20 ou www.chargedurhinoceros.be.



