Le cardinal de Richelieu à Drouot
Provenant d’une collection privée italienne située en Emilie-Romagne et désormais connu sous le nom alambiqué de Portrait allégorique du cardinal de Richelieu inspirant le respect aux animaux, son dernier propriétaire en avait fait l’acquisition 30 ans plus tôt, à Aix-en-Provence, auprès d’une vieille famille française de la région.
Au gré des recherches, il est apparu que cette œuvre devait être attribuée à un artiste français méconnu, le peintre Charles-Alphonse Dufresnoy (1611-1668).
Mise en vente avec une estimation tournant autour des 60.000 à 80.000 euros, la toile a cependant connu quelques difficultés à convaincre les enchérisseurs… Au final, l’un d’entre eux aura tout de même proposé 56.000 euros pour s’offrir cette effigie d’une des plus grandes personnalités politiques de la France du XVIIe siècle.
Philippe de Champaigne
Rares sont en effet les portraits de cet ecclésiastique qui fut avant tout le principal ministre de Louis XIII et Louis XIV. Les représentations les plus connues d’Armand Jean du Plessis, cardinal-duc de Richelieu, ont été peintes par Philippe de Champaigne, son portraitiste favori.
Parmi celles-ci, une série en particulier le représente, comme dans notre tableau, en pied de trois quarts vers la gauche, vêtu d’une ample soutane rouge, la tête tournée vers le spectateur et tenant dans la main droite sa coiffe de cardinal (la barrette). Le tableau le plus connu de cet ensemble est sans doute celui qui se trouve aujourd’hui au musée du Louvre et qui avait vraisemblablement été offert à l’époque par Richelieu à un riche financier, Louis Phélypeaux de La Vrillière.
Pour exécuter son portrait du cardinal, il semble donc que Dufresnoy ait repris grosso modo la pose du portrait du Louvre réalisé par Champaigne, tout en apportant des modifications radicales au niveau de l’arrière-plan : en lieu et place d’une riche tenture, celui-ci a transposé son illustre modèle à l’entrée d’une grotte, au milieu d’une faune sauvage composée d’un lion, d’un léopard et d’un serpent…
Mais pour quelles raisons ? Le choix de ces animaux ne semble en effet rien devoir au hasard. Ceux-ci sont ici représentés dans une attitude craintive, comme s’ils éprouvaient une certaine peur face à la présence de l’homme d’Etat.
Si l’on s’en tient au registre de l’héraldique, le lion et le léopard sont en effet associés à la famille royale d’Angleterre, qui soutint notamment vigoureusement les protestants français de La Rochelle dans leur lutte contre le pouvoir de Louis XIII. Après une année de siège, la ville tomba face aux armées de Richelieu, mettant fin à son autonomie militaire et politique. Selon cette hypothèse, le tableau de Dufresnoy ferait donc directement allusion aux actions du cardinal en tant que brillant chef militaire.
Charles-Alphonse Dufresnoy
Quant à l’attribution à Charles-Dufresnoy, celle-ci se base notamment sur une analyse stylistique du paysage italianisant que l’on aperçoit sur la gauche de la composition et sur les coloris relativement laiteux de l’effigie du cardinal. Complètement tombé dans l’oubli jusqu’au dernier quart du XXe siècle, l’œuvre de Dufresnoy est encore très peu connue. Fortement marqué par l’œuvre de Poussin, qu’il a pu fréquenter à Rome durant un séjour prolongé, Dufresnoy a sans doute réalisé ce portrait de Richelieu aux alentours de 1655-1665, soit plus d’une dizaine d’années après la mort de ce dernier…
Son commanditaire est donc plus probablement à chercher dans la personne de son petit-neveu, Armand Jean de Vignerot du Plessis (1639-1715), deuxième duc de Richelieu, héritier de l’immense fortune du cardinal et également grand admirateur de Poussin. Les deux hommes ayant été vraisemblablement assez proches, il est donc tout à fait possible d’imaginer que ceux-ci se soient entendus sur la réalisation d’un tableau perpétuant la mémoire du grand homme politique que fut le cardinal de Richelieu.


