Forest Whitaker: «Obama? L’homme me bluffe»
L’acteur américain est en route pour un nouvel Oscar avec « Le majordome », de Lee Daniels, qui fit pleurer le président américain.
Quand Forest Whitaker entre dans la pièce, on l’avoue : on est impressionnée. Faut dire que d’un coup, on se retrouve face à Charlie Parker, au dictateur de l’Ouganda, Idi Amin Dada, et au type qui a côtoyé dans leur intimité par moins de sept présidents des Etats-Unis. Oscarisé pour Le roi d’Ecosse , l’acteur américain est l’un des meilleurs de sa génération. On l’attend dans Zulu , de Jérôme Salle, et La voie de l’ennemi , de Rachid Bouchareb. Sa capacité à se transformer est sidérante. Pas étonnant que Paul Greengrass en rêve pour son Martin Luther King.
Ce film se déroule sur trois générations. À l’époque, que faisaient votre père et votre grand-père ?
Mon père était un activiste. Il a participé à plusieurs marches au Texas. Quant à mon grand-père, il s’est plutôt soucié de développer la ferme familiale, essayant que la famille puisse vivre convenablement.
Et pour vos enfants, que souhaitez-vous ?
Qu’ils trouvent le bonheur, puissent réaliser tous leurs rêves. Dans le film, la relation père-fils est d’ailleurs au centre du récit. Et le combat pour la défense des droits civiques est aussi une métaphore pour montrer à quel point le combat pour préserver cette relation est une bataille essentielle.
Le film prône l’action pacifique mais pour arriver à ses fins, la violence est-elle parfois légitime ?
Je ne pense pas. Je suis pour la paix, contre toute forme de violence. Bien sûr, je ne sais pas comment je réagirais si l’on menaçait mes enfants. Ou si quelqu’un, tout à coup, entrait dans cette pièce de manière menaçante. Ma première réaction serait naturellement de l’empêcher de nuire. Mais peut-on dire dans ce genre de situation comment on réagirait ? De même, lors d’un conflit, la nature même de la violence prend une tout autre tournure. Mais je le répète, s’il y a moyen de régler pacifiquement un problème, je suis preneur.
Obama a pleuré devant ce film. Quel effet cela fait-il de savoir ça ?
J’étais très heureux. Car on craint toujours les réactions même si Lee Daniels a, je pense, signé un manifeste d’espoir. Mais je dois aussi avouer qu’avant ça, je savais que le président avait aimé le film.
On a récemment célébré les cinquante ans du discours de Martin Luther King. Or, en 50 ans, peu de chose a vraiment évolué…
On peut voir ça comme ça, en effet. Cinquante ans, c’est un court laps de temps dans l’Histoire, mais il y a eu pas mal de changements, les bus sont accessibles à tous, l’on peut boire la même eau. Les Etats-Unis sont – mais comme encore pas mal de pays actuellement – toujours confrontés au racisme et à la négation des droits de l’homme. Alors, oui, en 50 ans, être passé d’un état d’esclavage encore fort marqué à l’époque à un président noir, c’est remarquable et appréciable. Mais si je m’en réfère aux valeurs sur lesquelles l’Amérique a été créée, à savoir la liberté et la poursuite du bonheur, il y a encore du travail à faire. Oui, il y a encore des combats quotidiens à mener.
Obama est devenu un symbole. Que pensez-vous de son action ?
Son rôle est difficile. Il ne faut pas oublier qu’il est arrivé en pleine crise économique, qu’il a dû affronter des problèmes immenses, jamais rencontrés, que ce soit dans l’industrie ou le monde financier. Sur certains points, je n’approuve pas ses décisions mais en général, je m’avoue bluffé par la personne et impressionné par le président.
Quel est l’acquis de ce tournage ?
Travailler différemment. J’ai changé ma méthode, même si je ne peux pas la définir précisément. Mais je m’en suis remis à Lee qui, lui, m’a donné une impression de réelle liberté, ce qui m’a fort aidé. Si j’ai pu adapter ma manière de marcher, de me mouvoir mais aussi mes expressions pour être crédible sur plusieurs décennies, je le dois au scénario où tout était si bien décrit que je n’ai eu qu’à suivre mon instinct.
Vous êtes impressionnant dans chacun de vos rôles. Quelle est la méthode Whitaker ?
Jouer est un processus de travail, de création et de technique. J’ai toujours été un bosseur. J’ai suivi plusieurs formations (anglaise et américaine) et à cela s’ajoutent aujourd’hui plus de 30 ans de métier. J’aime devenir le personnage en m’intéressant aux différents aspects de sa personnalité. Il est important de permettre aux personnages d’exister. Pour cela, je demande au réalisateur le maximum d’infos d’ordre technique, émotionnel, professionnel. Ensuite il faut oser lâcher prise, sauter dans le vide et c’est là que se créent les choses. Le voyage devient d’ordre plus spirituel que technique.
Avez-vous un majordome à la maison ?
Une gouvernante. Depuis 8 ans, en qui j’ai totale confiance. Pour le film, j’ai tenté de parler avec des majordomes et ça a parfois été un parcours du combattant. Il y a une règle non écrite de silence, qui fait que pour obtenir des infos, il m’a fallu jouer à l’agent secret.



