Benicio Del Toro, l’Indien d’Arnaud Desplechin

Fabienne Bradfer
Mis en ligne

L’acteur américain a lu Jung et Freud, s’est interrogé sur ses rêves et a écouté Bruce Springsteen pour incarner « Jimmy P. », déclaré schizophrène mais inscrit en analyse. Entretien.

  • 
Photo D.R.
    Photo D.R.

Benicio Del Toro paraît plus grand que son ombre même quand le soleil plonge à l’horizon. Grandes jambes, grands bras, grandes mains, larges épaules. On pourrait presqu’en avoir peur d’autant qu’à 21 ans, il faisait déjà des misères à James Bond dans Permis de tuer, devenant le plus jeune méchant de la franchise. Même Mathieu Amalric, son partenaire dans Jimmy P. avoue avoir été impressionné et avoir joué sur la peur qu’il ne lui pète la gueule. Mais ce quadra habillé tout en noir qui donne toujours une épaisseur rare à ses personnages garde un sourire d’enfant et s’amuse à dire que, contrairement à ses copains qui flashaient sur Farah Fawcett dans Drôles de dames , adolescent, il était subjugué par Lynda Carter, la Wonder Woman !

On le dit fougueux, on le constate audacieux et pertinent. La route qu’il trace dans le cinéma est passionnante car faite de rencontres fortes avec des auteurs qui ont de la trempe comme lui. Il suffit d’aligner les noms pour avoir un frisson : Soderbergh ( Che , Traffic ) Sean Penn ( The Indian Runner , The Pledge ), Abel Ferrrara ( Nos funérailles ), Terry Gilliam ( Las Vegas Parano ), William Friedkin ( Traqué ), Inarritu ( 21 grammes ) ou encore Sofia Coppola ( Somewhere ) et Oliver Stone ( Savages ). Du haut de gamme qui se poursuit puisqu’il sera à l’affiche des prochains Martin Scorsese et Terence Malick.

Vous avez le don de donner du corps à vos personnages. Incarner au plus juste cet Indien blackfoot vous a-t-il demandé beaucoup de recherches ?

Le film est basé sur un livre mais moi, je me suis basé sur le scénario. Le livre m’a permis de me renseigner sur mon personnage, mais c’est le scénario qui fait le film. Il contient tout le côté émotionnel du livre. On a beaucoup discuté de films sur les Indiens avec Arnaud. J’ai travaillé l’accent. J’avais au départ une masse d’informations avec la biographie, et puis j’ai pu travailler avec des Indiens d’origine, qui venaient de la même réserve que Jimmy Picard. Je voulais absolument rester honnête dans la démarche et responsable vis-à-vis de sa personnalité, de ce qu’il était, le rendre crédible, ce qui est très difficile quand on est devant une caméra.

Croyez-vous en l’analyse ?

Oui. La démarche de l’acteur est assez similaire. On regarde un personnage, on l’examine, on voit ce qui le motive. Au cours de mes recherches, j’ai d’ailleurs un peu lu sur Jung et Freud, sur leur processus d’analyse. J’ai lu sur les rêves, etc. J’ai écouté Bruce Springsteen. Ça m’a permis de plus réfléchir sur mes propres rêves, sur pourquoi ils sont parfois obsédants. Au cours du tournage, j’en ai fait un dans lequel un gros chien me happait la main et tentait de la mordre. J’ai vu ça comme le personnage qui tentait de m’avaler, de me happer.

Pensez-vous, à l’âge que vous avez et avec votre expérience, que vous vous connaissez bien ?

Je ne sais pas si on parviendra jamais, un jour, à vraiment bien se connaître. En plus, on change en vieillissant. Je suis différent maintenant que quand j’avais 22 ans. Je me connais mieux, c’est sûr, que je ne vous connais, vous. Mais j’essaie sans arrêt de garder une vraie motivation, de ne pas tomber dans un creux.

Comment y parvenez-vous ?

En étant père. Par la musique… Être père permet de tomber constamment amoureux.

Nicolas Cage dit ne pas montrer ses films à ses enfants pour qu’ils ne soient pas offusqués. Et vous ?

J’ai déjà montré à ma fille des films de Chaplin. Mais peut-être que « Savages », d’Oliver Stone, ça, ce sera pour bien plus tard ! Mais je lui expliquerai, un jour, que ce que j’ai tourné était avant tout du travail. Et un travail utile au niveau personnel car il y a derrière tout un processus qui amène à réfléchir et à s’améliorer. Ce processus est d’ailleurs en soi un moteur. Sinon on ne passerait pas un temps fou sur un film. Ça requiert énormément d’efforts et une ouverture de soi conséquente. C’est en tout cas ce que je tâcherai plus tard d’expliquer. Que derrière ce qu’on peut voir à l’écran, il y a plein de gens qui ont travaillé, et plein d’efforts consentis.

La connexion avec Mathieu Amalric, qui incarne le psychanalyste Georges Devereux, s’est établie comment ?

En parlant énormément. J’étais dans le jury l’année où il a été récompensé à Cannes. Je connaissais son travail en tant qu’acteur et j’ai été impressionné de ce qu’il a pu faire en tant que réalisateur. Ça a certainement aidé quand on m’a soumis ce projet-ci. Et puis, on est devenus de vrais amis. Bon, est-ce que je l’appelle tous les dimanches pour prendre des nouvelles ? Non. Je m’appelle, c’est déjà pas mal !

Osez la rencontre !