Jeremy Irons: «Aborder un film comme on saute dans un train»
Dans « Night train to Lisbon », il campe un homme prêt à sauter dans un train pour assouvir sa curiosité intellectuelle.
A 65 ans, qu’il aura la semaine prochaine, Jeremy Irons semble avoir fait un pacte faustien avec les dieux et diables de l’Olympe. En leur soufflant, en écho à Lamartine devant son lac : « O temps, suspends ton vol ! » Il y a quelque chose en apesanteur, comme hors du temps, chez cet aigle royal, tout à la fois inoxydable en sa jeunesse d’ancien jeune premier, mais aussi terriblement charismatique quand il s’agit de passer le costume du vieux sage.
La rencontre qui suit se passe à Berlin. Au menu : Night train to Lisbon . Mais le grand fauve avait ce jour-là d’autres appétits. Et nous avons digressé sur tout autre chose.
On vous revoit pas mal, ces temps-ci, à la télévision comme au cinéma. L’appétit revient ?
Oui, et pourtant je sens que j’ai besoin de m’arrêter, là. Et je vais le faire d’ici peu. Il est bon parfois de prendre du recul pour mieux se régénérer. Je sens que j’ai beaucoup couru, ces derniers temps. Y compris avec « The Borgias », où je joue pour la télévision le pape Alexandre VI. Je suis aussi un homme âgé, dans « The Words ». L’âge travaille ma vie d’acteur, comme vous le voyez.
Votre appétit s’explique par une faim tenace… ou parce que vous ne savez pas dire non ?
J’avais envie de faire chacun de ces projets, tout simplement. « Margin call » était un scénario somptueux autour d’un problème (la crise financière de 2008) que personne ne semblait alors capable de comprendre. Alors qu’ici j’ai accepté ce film parce que je connais bien Bille (August), et que j’avais beaucoup aimé le livre dont il s’inspire, « Train de nuit pour Lisbonne » de Pascal Mercier.
Vous faites l’effet d’un homme heureux, gourmand du présent.
J’aime étudier le passé pour tenter de comprendre comment les gens affrontent les épreuves et se frottent aux problèmes dans leur vie. Le passé des autres m’intéresse. Le mien nettement moins. De même que l’avenir m’intéresse peu. Alors oui, je m’efforce de vivre chaque jour, de vivre pleinement au présent… au grand désespoir de ma femme, d’ailleurs. Car je ne prévois rien. Or elle s’inquiète pas mal de prévoir un minimum les choses. Elle aime savoir ce qu’elle fera demain. Ce qui est très bien… mais ce n’est pas moi.
Vous seriez plus proche de Gregorius, l’homme que vous interprétez dans le film : un homme prêt à sauter dans un train, sur un coup de tête ?
Mais j’ai l’impression de vivre comme ça ! Chaque fois que je fais un film, c’est une façon de sauter dans un train. En général je saute plus souvent dans un avion, et je vis une nouvelle aventure avec des gens que bien souvent je ne connais pas encore, autour d’une histoire qui m’est inconnue. En cela, je suis je crois différent de Gregorius. Il m’arrive de penser à tout ce que ma vie a collecté, depuis les débuts. Et je fantasme alors sur l’idée d’une chambre blanche : arriver dans une pièce vide, vierge de tout poids du passé.
Parce que vous n’aimez pas ce passé ?
J’ai du mal à m’y confronter, sans doute. J’ai été amené à revoir « The Mission », il y a trois ans à Los Angeles, et l’homme que je voyais sur grand écran n’était pas moi. Il aurait pu être mon fils. J’ai revu ce film avec pas mal de distance. Et j’ai d’ailleurs vu un film magnifique, d’une grande puissance émotionnelle.





