Une clientèle recentrée sur le «prêt-à-boire»

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Revues spécialisées ou suppléments des journaux, guides, émissions de télé et même collections de BD dédiées au vin : il est difficile de passer à côté des foires aux vins à ce moment de l’année.

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Eric Boschman, le spécialiste vins du «Soir»
    Eric Boschman, le spécialiste vins du «Soir»

Devenues des incontournables des grandes surfaces, elles semblent avoir en revanche perdu de leur attractivité auprès des amateurs les plus pointus. « J’ai l’impression qu’il y a de moins en moins de grands connaisseurs parce qu’il y a de moins en moins de super-appellations dans les foires aux vins, dit Eric Boschman, sommelier et spécialiste vins du Soir. L’époque où l’on trouvait des grands bordeaux à tire-larigot est passée parce que c’est devenu hors de prix. Personne ne payera 700 euros pour un Mouton Rothschild dans ce cadre-là. Il y a des foires aux vins, Cora, Delhaize et Colruyt pour citer les trois meilleures, où l’on peut toutefois rencontrer des produits exceptionnels. Cora a une très belle offre mais n’est pas représentatif car il n’a que 7 points de vente en Belgique et peut donc travailler sur des quantités nettement moins importantes pour approvisionner ses magasins que Colruyt et Delhaize. Ce qui n’enlève rien au fait que la démarche est d’abord commerciale : Cora fait près de 60 % de son chiffre annuel en vins lors de la foire aux vins. Il ne faut pas se mentir : cela occupe les rayons entre la rentrée des classes et la Saint-Nicolas et l’on a même à présent les foires de printemps, mais qui marchent beaucoup moins bien ».

Aujourd’hui, les œnologues s’accordent à considérer que la consommation de vins, même lors des foires, s’est recentrée sur le « prêt-à-boire », des vins que l’on boira dans les six mois suivant l’achat. Olivier Poels, rédacteur en chef adjoint de La Revue du vin de France, bible du secteur, confirme cette tendance : « Le prix moyen de la bouteille acheté lors des foires aux vins en France est de 7 euros, ce qui est deux fois plus que tout au long de l’année (3-4 euros). La crise est là, les gens dépensent moins. Mais l’offre a changé, c’est vrai. Les bordeaux prestigieux que l’on trouvait dans ces foires ont disparu car ils ont atteint des prix stratosphériques. Je pense au château Lynch Bages, un pauillac qui coûtait 600 francs belges dans les années 90 et se vend aujourd’hui une centaine d’euros. C’est devenu inaccessible et cela a disparu des foires, donc il y a un peu moins d’attractivité pour les professionnels et les gens plus pointus qui, avant, se levaient à 5 heures du matin et faisaient 200 km pour trouver leur bonheur. »

Une tendance confirmée sur le marché belge. Selon l’enquête Nielsen pour Delhaize, le Belge dépense en moyenne entre 4 et 8 euros par bouteille, ce qui est plus élevé qu’en France où il existe encore une certaine culture du vin de table. En revanche, d’autres modes d’achat évoluent. « Les petits cavistes proposent une offre plus pointue, de régions moins exposées comme la Bourgogne qui a de trop petits volumes pour satisfaire les grandes surfaces, rappelle Olivier Poels, également chroniqueur de l’émission Bientôt à table sur La Première. Et puis, il y a la vente en ligne où l’on a un public qui sait ce qu’il cherche, aisé, plus pointu et plus éduqué aussi : la vente sur internet progresse fortement. »

Au-delà du prix, c’est toute la façon de consommer le vin qui a terriblement évolué. « On ne consomme plus le vin comme il y a 40 ans, poursuit-il. Les gens n’ont plus de cave, n’ont plus les moyens ou l’envie de garder un vin pendant 10 ans. Avant, on achetait du vin pour le mettre en cave et le faire vieillir. Aujourd’hui, on achète le matin la bouteille que l’on va boire le soir. Le vin est très à la mode certes mais la manière de le consommer a changé du tout au tout. Les gens n’ont plus l’habitude des vins vieux, ils n’ont plus les repères, ils cherchent des vins jeunes, fruités, sucrés, sans tannins marqués. On boit beaucoup moins de vin qu’avant, deux fois moins en France qu’il y a 40 ans. Mais on boit mieux aussi. Techniquement, même à 3 euros, un vin est exempt de défauts. »

Alors, les foires, on y fait vraiment de bonnes affaires ? « Il y a de vraies belles choses, de bons vins à des prix abordables, sur des bordeaux entre 20 et 50 euros. Dans le top 100 du Soir, il y a tout de même 80 vins de supermarchés », prévient Boschman. Olivier Poels opine : « Oui, vu la puissance des centrales d’achat et la concurrence entre les chaînes de supermarchés qui rognent sur leurs marges de manière importante mais font tout de même 30 % de leur chiffre d’affaires sur un mois. Si on veut des grands bordeaux, c’est le meilleur endroit et le meilleur moment. »

JEAN-FRANÇOIS LAUWENS

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