«Inside Llewyn Davis», mélancolique et délicieux

Philippe Manche

Grand Prix du jury à Cannes, « Inside Llewyn Davis » est un film 100 % Coen autant qu’un hommage à la scène folk du début des sixties à New York. Entretien.

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Photo D.R.
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C’est peu d’écrire qu’Ethan et Joel Coen étaient détendus, bavards et d’excellente humeur, ce dimanche 13 octobre dernier dans leur suite d’un hôtel du centre de Londres. L’excellent accueil, entièrement justifié, de Inside Llewyn Davis ne doit pas y être étranger.

Vous concédez que c’est la lecture des mémoires du musicien folk Dave Von Ronk, « The mayor of MacDouglas Street », qui vous a donné envie d’écrire et de réaliser « Inside Llewyn Davis ». Pourquoi ?

Ethan : C’est un livre très drôle basé, de fait, sur les mémoires de Dave Von Ronk. C’est une description très juste de cette scène-là, pas la seule mais sans doute la meilleure. C’est intéressant parce que c’est cette microscène à laquelle Dave appartenait qui a précédé l’arrivée de Bob Dylan dans le Village, à New York. C’était une des figures emblématiques. En quoi ça nous a parlé ? On avait déjà l’idée de faire quelque chose dans ce genre-là avant d’avoir lu le livre.

Joel : C’est surtout l’avalanche de petits détails dont fourmille le livre qui nous a stimulés à aller de l’avant. Nous sentions aussi que sa carrière avait une énorme incidence sur sa vie, et nous nous sommes basés là-dessus pour construire le scénario. Quand j’ai visité New York la première fois, dans les années septante, je me suis baladé au Village et il y avait tous ces vestiges de cette culture. Le Gaslight était dans un autre endroit.

À part le livre, avez-vous fait des recherches particulières qui vont ont permis de découvrir des aspects de cette scène que vous ignoriez ?

Ethan : Nous avons bien entendu lu les « Chroniques » de Dylan qui est très intéressant parce qu’il évoque son arrivée à New York. Il y a aussi eu beaucoup de recherches photographiques sur lesquelles nous nous sommes basées pour recréer ce monde particulier. Mais pour être franc, bien sûr certaines choses nous ont aidées.

On rit aussi beaucoup en regardant « Inside Llewyn Davis ». Pourtant il y a une certaine noirceur ou plutôt une certaine mélancolie…

Ethan : C’est toujours amusant de savoir que les gens vont rigoler à certains moments. On parlait de cela avec Oscar Isaac en se posant la question de savoir si c’était un film sombre. Son personnage n’est pas heureux avec ce qui se passe dans sa vie, mais ça reste un musicien heureux avec sa musique. Parce que la musique est ce qui compte le plus dans sa vie. Est-ce que ça en fait un film sombre ? Non, c’est la vie qui est comme cela.

Joel : Pour ma part, je pense que le mot « mélancolie » est celui qui est le plus approprié à l’essence du film. Le personnage est mélancolique, sans hésiter.

Un mot sur Justin Timberlake qui est toujours impeccable dans n’importe quel film. Ça vous a amusé de jouer sur le décalage avec son personnage de pop star et lui faire incarner un musicien folk ?

Joël : Justin est un vrai musicien donc il est partant pour tout. Si nous l’avons choisi, c’est parce qu’il est suffisamment ouvert pour ce genre de rôle. Et puis, pour Justin, de la musique, quelle qu’elle soit, reste de la musique.

Parlez-nous de cette scène formidable où les musiciens enregistrent la chanson « Please Mr Kennedy ». On a déjà vu des dizaines de fois des groupes enregistrer en studio, mais vous parvenez à jouer la proximité avec le spectateur et à rendre la scène originale. Comment avez-vous procédé pour donner cette touche quasi documentaire et réaliste ?

Ethan : Nous voulions cela. C’est pour cette raison que toute la musique a été jouée en live. C’est toujours Oscar qui chante et qui joue. Cette scène est difficile parce qu’il y a plusieurs musiciens, mais T-Bone veillait au grain. En fait, les guitares étaient enregistrées au préalable, mais toutes les voix sont en live, prise après prise. Deux angles de vue, trois chanteurs, oui, ce n’était pas rien !

Joel : Si on n’a pas ce côté « documentaire », je pense que la scène fonctionne moins. Nous n’avons utilisé le play-back qu’à une seule reprise lorsque le quartet irlandais se produit sur scène. Le plus drôle, avec cette scène, c’est que c’est Justin qui chante la voix grave.

Vous seriez intéressé de filmer un vrai concert live comme Scorsese l’a fait avec The Band ou les Rolling Stones ?

Joel : On vient de le faire. Avec des musiciens folks, mais aussi Jack White, Marcus Mumford et quelques acteurs du film comme Oscar Isaac et Carey Mulligan. C’était le 29 septembre dernier à New York pour la chaîne de télévision Showtime.

Pensez-vous que votre film va participer à un revival folk comme l’a fait la musique de « O’Brother, Where art thou ? », essentiellement du blues et du gospel des années 20-30 ?

Ethan : Personne n’a vu venir le succès de la bande originale de « O’Brother » avec ses huit millions d’albums vendus, mais c’était il y a plus de dix ans (en 2000, NDLR) et ce genre de chose n’arrive plus aujourd’hui. Autant qu’il est difficile de faire le parallèle avec le music business des années soixante. Ce qui n’empêche pas des groupes comme Mumford & Sons d’offrir une lecture très moderne de la musique folk.

Osez la rencontre !