Marcel Proust, cent ans à rechercher le temps perdu

Olivier Perrin (Le Temps)

« La Recherche du temps perdu » a été mis en vente il y a exactement 100 ans. On ne lit pas Proust; on le relit. Même si on ne l’a jamais ouvert. Revue de presse.

Le titre choisi ce matin n’est pas de nous. Beau, très beau, il nous a été suggéré par 7Dias.com.do: «Un siglo buscando el tiempo perdido de Proust». Un site de… République dominicaine! C’est dire le rayonnement du monsieur, l’auteur «mythique» d’A La Recherche du temps perdu, dont le premier tome, édité chez Bernard Grasset – cette «Monumental entrance to the cathedral of Marcel Proust», selon The Australian – a été mis en vente il y a exactement 100 ans, le 14 novembre 1913.

Au final, le roman sera beaucoup plus long que tout ce que Proust avait cru. Et un siècle après, «cet automne 2013 est très proustien», lit-on sur le site Actualitté: «On peut peut-être railler un peu cette proustomanie éditoriale. Mais par rapport à des personnalités qui font réellement le buzz (par exemple Nabilla), soyons réalistes, cette proustomanie reste très confidentielle. Ce n’est pas Charlus et Swann qui font vendre du Coca-Cola ou des corn flakes.» Même si elle irrigue un fleuve de publications auxquelles le New York Times consacre un article très documenté: «More to Remember Than Just the Madeleine.» Ah, le titre, le titre!

De la fortune du pyjama

Une boisson au cola, non, mais de la mode? Peut-être! «Est-ce un besoin de cocooning issu de la crise? s’interrogent Les Echos. Pyjama et consorts sortent – timidement – du lit. On aimerait le croire, on n’ose l’espérer: l’œuvre de Marcel Proust irrigue sans doute moins qu’on ne le souhaiterait le vocabulaire de mode de la création contemporaine. Demeure que, chez Dries Van Noten ou Alexander McQueen, en passant par Kris Van Assche, on retrouve un soupçon d’esprit boudoir, un air de confort à ne pas sortir de sa chambre, entre manteaux longs aux allures de robes de chambre et ensemble sweats appelant sinon la lecture in extenso des vicissitudes du cœur du petit Marcel, du moins le canapé, le feu de bois, en un mot, l’hibernation.»

Reste que cet événement littéraire-là, «à quelques mois de la Grande Guerre, c’est un peu comme si la modernité, à Paris, frappait à grands coups à la porte du siècle», écrit avec extase Le Devoir de Montréal. «Au cours de cette année charnière, Marcel Proust a 42 ans. Il traverse, comme d’habitude, des complications sentimentales et vient d’essuyer des pertes à la Bourse, où il s’amuse à spéculer après avoir hérité d’une petite fortune à la mort de sa mère en 1905. Il sort aussi de moins en moins, conséquence à la fois d’une santé fragile et des exigences du gros roman auquel il s’est harnaché, l’œuvre de toute sa vie.»

Le remords de Gide

Et puis, «pour publier Du Côté de chez Swann, son gros manuscrit dactylographié qui enfle au gré des corrections, refusé par tout le monde – notamment par Gallimard et la NRF sur les conseils d’André Gide […] – Proust doit finalement se résoudre à mettre la main à sa poche.» Le symphoniste pastoral reconnaîtra d’ailleurs plus tard que ce fut là «la plus grave erreur commise par la NRF», rappelle El País.

D’ailleurs, dans Le Temps daté du 13 novembre 1913, relève le blog «Le journal d’un lecteur», «paraît un entretien avec Marcel Proust (la veille, en fait, car le quotidien est publié l’après-midi et daté du lendemain). Le brouillon au moins partiel des réponses de Marcel Proust se trouve dans le deuxième volume de Fragments d’œuvres et correspondance conservé» à la Bibliothèque nationale de France et consultable sur le site Gallica. Mais «comme le font remarquer de nombreux commentateurs, la spontanéité n’est pas la caractéristique principale de cet article d’Elie-Joseph Bois. Il est souvent cité, mais rarement donné dans son intégralité.»

«On ne lit pas Proust; on le relit»

Pour Antoine Compagnon, professeur au Collège de France qui s’exprime, lui, du haut de sa chaire de littérature française moderne et contemporaine, «le roman de Proust est devenu un classique; son titre est inscrit dans le marbre; sa première phrase, reproduite sur des tee-shirts et des écrans de montre, est familière aux enfants des écoles. On ne lit pas Proust; on le relit. Même si on ne l’a jamais ouvert. Le livre s’impose à nous; il a l’air nécessaire, solide. Nous ne nous rendons plus compte ni de sa contingence – les corrections incessantes de Proust ont exigé jusqu’à cinq séries d’épreuves – ni du choc qu’il produisit sur ses premiers lecteurs.»

On lit cela dans Le Huffington Post qui, ce petit malin, propose aussi un article qui donne «quatre moyens de faire croire que vous avez lu Proust». Plutôt drôle, à l’instar de ce conseil potache: «Interrogez votre conjoint(e) avant de lâcher un résonnant: Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre!»

La mutilation!

Car c’est toujours bien de savoir qu’avec «Swann», on a affaire aux fondations de cet immense roman «que l’on abrège hélas en Recherche du temps perdu, voire en Recherche», regrette l’auteur du blog off-shore.hautetfort.com: «Simplification qui tourne à la mutilation tant le «à» est essentiel pour aborder la geste proustienne. Ce n’est pas un état qu’expose l’écrivain – et incidemment le narrateur qui lui sert de relais – mais un travail, une forme en devenir. Le «à» porte sur lui la tension, le désir-vers, sans lesquels on passerait à côté» de cette grande originalité de l’écrivain auquel CLUM, la revue littéraire de l’Université de Montral, consacre un important dossier.

Pourtant, «Proust est-il vraiment si moderne qu’on le crie partout, avec son fétichisme du terroir et de l’origine?» se demande Le Nouvel Observateur, non sans provocation à l’égard de celui qu’il considère comme un réactionnaire: «Le narrateur de Proust ne bande pas pour la Femme désancrée, abstraite, sans attaches, fantôme sans feu ni lieu; il s’enflamme pour l’indigène, la paysanne […] dans son village, dans son pays. Pâmoison dans le sillon.»

«Essentialisme fripouille»

Et de poursuivre, non sans lyrisme, cette fois: «Son essentialisme fripouille a pour nous l’attrait de l’interdit. Qui a grandi dans la modernité ne trouve-t-il pas dans la tradition le charme de la transgression, le vertige du Nouveau, le cool de l’Inconnu? Rossignol de l’immuable, du sang et de la glèbe, Proust, par ses trilles, par ses psaumes, hypnotise, ligote, séquestre le nomade contemporain, ce touriste las de tourner en rond. C’est le côté Barrès de Proust. Le premier fait l’éloge politique du «racinement»; plus qu’un plaisir esthétique, le second en fait une jouissance aphrodisiaque – comme une orgie d’outre-tombe.»

Voilà pour le cérébral. Mais il y a du sensible aussi. En allemand, même. «Lange Zeit bin ich früh schlafen gegangen»: la Neue Zürcher Zeitung évoque la première phrase du roman dans une tentative, infructueuse, de se mettre en recherche d’un Proust allemand: «Auf der Suche nach einem deutschen Proust», titre-t-elle. De ce type qui aurait un clone quelque part? Jean-Yves Tadié, en grand spécialiste de la Sorbonne, évoque l’œuvre et sa réception pour La Croix et explique le caractère unique de cette écriture romanesque, en répondant à la question: «On dit parfois d’un style qu’il est «proustien», souvent de manière abusive ou parce que les phrases sont longues. Que signifie vraiment un style «proustien»?»

Pour lui, «cela ne veut pas dire grand-chose […]. Pour que la phrase soit «proustienne», il faut qu’elle soit construite à la manière latine, c’est-à-dire structurée, qu’elle comporte des images poétiques, des éléments comiques et des éléments de connaissance. Y parvenir n’est pas aisé. La longueur des phrases n’a rien à voir avec le style proustien. On trouve chez lui de très belles phrases courtes, dont certaines ressemblent à des maximes du XVIIe siècle.»

Des phrases sans doute encore très utiles pour le XXIe.

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2. Lisonus dit le 14/11/2013, 13:52

Oui ! Relire et relire, pour la langue !

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