L’irrésistible ascension de la co-consommation
Les initiatives se multiplient pour acheter en commun, troquer, partager, louer plutôt que posséder. Alors 2012, année plus durable que jamais ?
Alors que s’achèvent les fêtes et que s’ébroue déjà, avec les soldes, un autre cycle d’hyper consommation frénétique, il n’est pas superflu de se pencher sur un mouvement de fond, une petite révolution qui est en train de bousculer nos manières de consommer : l’économie du partage. Une tendance qu’on appelle aussi la co-consommation, l’économie collaborative ou encore l’économie de la fonctionnalité, le principe étant de partager ou louer les objets et les services au lieu de les acheter. Dans un contexte où les citoyens ont l’impression que les politiques et les économistes n’ont que le mot austérité à la bouche, ce phénomène est en progression constante.
Révolutionnaire pour les uns, utopiste pour les autres, la co-consommation traverse aujourd’hui tous les aspects de la vie quotidienne. Désormais on co-voiture ou on loue un véhicule en fonction de ses besoins. On échange sa maison pour les vacances, pour un week-end ou pour une année sabbatique, dans la région voisine ou à l’autre bout du monde. On troque ses habits dans des brocantes spécialisées. On achète ses légumes en commun auprès d’un producteur du coin. On loue une chèvre pour tondre son gazon au lieu d’acheter une tondeuse et on échange des cours d’anglais contre du baby-sitting avec les Services d’échanges locaux (SEL). On échange aussi bien des biens que du temps ou des compétences.
Même si elle reste marginale, cette économie du partage se propage dans tous les secteurs : transport, voyages, distribution, alimentation, financement de projets. Preuve que ce mouvement prend de l’ampleur, même les grandes marques surfent sur la vague : Ikea lance un service de co-voiturage tandis que les grands constructeurs rivalisent sur le terrain de la mobilité et lancent des services de location ou d’autopartage entre particuliers.
« Un jour, nous regarderons le XXe siècle et nous nous demanderons pourquoi nous possédions autant de choses », écrivait récemment le journaliste Bryan Walsh dans Time Magazine, qui consacrait la consommation collaborative comme l’une des dix idées amenées à changer le monde. La sociologue Michelle Dobré constate aussi une évolution sensible des comportements de la population depuis 2000, privilégiant de plus en plus l’usage et l’accès aux biens plutôt que la possession. Pourquoi acheter une machine à laver quand on peut louer du « lavage de vêtements » ? Pourquoi acheter une perceuse quand son voisin en possède une ? Pourquoi ne pas partager sa voiture quand on sait que celle-ci reste en moyenne 92 % du temps à l’arrêt ?
Si ces évolutions restent embryonnaires, elles accompagnent de près d’autres évolutions sociales, environnementales et surtout économiques. La crise n’est pas anodine dans ces changements de mentalités, amenées à considérer la consommation de manière plus frugale. Dans tous les cas, ces nouveaux comportements sont l’expression claire des préoccupations écologiques de la société, inquiète des problèmes que pose à l’environnement une consommation débridée et individualiste.
Mais ce sont surtout les avancées technologiques et le web en particulier qui ont accéléré cette alternative à une société propriétaire. C’est bien la Toile qui rend possible les contacts et la gestion complexe de l’articulation des besoins. Si le principe du troc n’est pas neuf, internet et les systèmes peer-to-peer ont permis de hisser la pratique à une tout autre échelle, regroupant les masses critiques d’internautes intéressés par les mêmes produits, mettant automatiquement en contact les partenaires potentiels et instaurant un système d’évaluation qui évacue en principe les mauvais joueurs.
Au-delà des bénéfices économiques et écologiques, la co-consommation tend aussi vers plus de convivialité, tandis que l’on voit les citadins se mettre à partager des lopins de jardin ou des travailleurs indépendants faire du « co-working », autrement dit de la co-location de bureau. S’il est économique au départ, l’intérêt se transforme vite en une recherche de lien social, un désir de se rassembler, une envie de faire confiance à l’autre et un rejet de l’égocentrisme typique du système capitaliste. On remarque d’ailleurs que la co-consommation s’accompagne parfois de la création de monnaies alternatives, locales, visant à encadrer des échanges basés avant tout sur la solidarité.
Dans tous les cas, la tendance est là pour durer. Les chiffres sont là pour en attester : Plus de trois millions de personnes dans 235 pays ont déjà « couchsurfé » (échangé leur canapé entre voyageurs). Plus d’un million de membres sont inscrits sur covoiturage.fr alors qu’aux Etats-Unis le secteur du prêt entre particuliers a atteint la somme de 500 millions de dollars, avec des start-up qui poussent comme des champignons pour créer des sites de troc de vêtements, de jouets ou encore de co-lunching (partage de plats faits maison). Qui a dit que notre époque avait capitulé face à l’individualisme forcené ?


