Histoire d’eau et de lumière dans le port de Rotterdam

Dominique Legrand
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La base sous-marine accueille une installation phénoménale. « Ballads » est un hommage au compositeur John Cage.

  • Le temps, l’espace et la trace persistante parcourent le travail de Sarkis. Photo Ernst Moritz.
    Le temps, l’espace et la trace persistante parcourent le travail de Sarkis. Photo Ernst Moritz.

Incroyable « machine à voir », comme une grotte artificielle taillée par l’homme, la base sous-marine de Rotterdam résonne au son métallique de carillons. Dans ce laboratoire métamorphosé en cavité abstraite par Sarkis, artiste français de la diaspora arménienne, Litanie de John Cage envahit l’espace gigantesque, à la fois cadre et œuvre d’art totale.

Si la grotte est la forme la plus archaïque de refuge et d’abri, jouant du contraste entre l’ouvert et le fermé, le caractère industriel du site s’impose avant tout au visiteur. Puis le calme reprend ses droits. Dans cet univers de docks et d’ateliers maritimes, gangues de briques où l’image du corps prend une tout autre proportion, Sarkis s’empare des 5.000 mètres carrés pour réaliser l’installation Ballads, une promenade où l’eau, la lumière et le son rencontrent ses grands thèmes de prédilection : le passage du temps, la forme qui refuse de se figer et l’hommage à l’une de ses sources d’inspiration, la musique de John Cage (1912-1992), dont on célèbre cette année le centième anniversaire de la naissance.

Cernés de colonnes de bois, 43 carillons envoûtent l’espace au son de Litany for the Whale (Litanie pour la baleine), une œuvre pour deux voix égales écrite en 80 par le compositeur américain.

Une promenade à vélo

Le corps, dans une question d’échell e, mesure pleinement ce paysage intérieur. Sarkis déploie une immense colonne sonore, un sous-marin cerné de la phrase lumineuse « Leave a piece of yourself behind », des batteries métalliques qui s’élancent comme des orgues vers le plafond, une chaise roulante, une étrange colonie de vélos dont les lignes disparaissent sous un halo de plumes blanches. Le visiteur les enfourche, circule à son gré, s’intègre à l’œuvre, calquant peu à peu ses coups de pédale sur la mélodie de Litany. Cet étrange ballet aléatoire épouse le calme du tempo, les moments de silence qui renforcent une impression d’écho sonore venu du fond des océans. Ce choix musical n’est pas innocent. Dans cet endroit surdimensionné où l’élément aquatique et la technique se rencontrent, on a construit des sous-marins pendant toute la première moitié du XXe siècle, sortes de baleines mécaniques destinées à apparaître et à disparaître sous la surface des mers. Grâce au flux musical de John Cage, l’invitation au voyage imaginaire 20.000 lieues sous les mers revêt tout son sens. On est capturé par un filet d’images et de sons, jusqu’à l’envoûtement total, fabuleux contraste entre la destination première du Submarine Wharf et son affectation actuelle, un laboratoire artistique soutenu par un partenariat assez unique entre le Port de Rotterdam et le musée Boijmans Van Beuningen.

Osez la rencontre !