Rosas entre chien et loup
« En atendant » débute au crépuscule et glisse dans le noir complet. « Cesena » débute dans l’obscurité et s’éclaire au lever du soleil.
Pas d’éclairages, pas d’installation sonore, pas de scène, pas de décor. Juste les danseurs, les interventions minimales des plasticiens Michel François et Anne Veronica Janssens et les musiques de l’Ars Subtilor, courant musical polyphonique de la fin du XIVe siècle, interprétées en direct. Telles sont les données de base de ces deux productions magistrales. « Partout, il y a la même logique, nous expliquait Anne Teresa De Keersmaeker en 2011. L’espace est ce qu’il est. On ne va pas commencer à l’embellir ou le cacher. »
Face aux spectateurs, les danseurs, chanteurs et musiciens se mesurent aux lieux qui les accueillent. A Villers, le public installé dans la nef de l’abbaye les verra évoluer devant la majestueuse entrée des lieux. « C’est une délivrance de pouvoir se passer des trois ou quatre camions de matériel qu’on doit habituellement emmener en tournée, explique la chorégraphe. Et surtout, je mise tout sur le corps, avec toute sa richesse et sa fragilité. »
Dans En Atendant, au titre inspiré par un poème en ancien français, les mouvements s’enchaînent, se chevauchent, se dissocient, se soutiennent ou se parasitent. Une danse abstraite qui parle au cœur, à l’âme et à l’esprit.
Lorsqu’ils ne dansent pas, les interprètes restent sous tension. Tous les sens en éveil, observant le moindre déplacement de leurs complices comme s’ils y cherchaient une réponse à leurs questions. Ces moments d’immobilité groupée sont magnifiques, comme ces chutes face contre sol où le haut des corps se redresse soudain comme agité d’un dernier spasme. Vie et mort sont intimement mêlées dans ce spectacle magistral qui se clôt dans la quasi-obscurité. La tache blanche d’un homme nu, comme Adam dans le jardin d’Eden, s’agite encore dans la nuit puis s’allonge sur le sol. Immobile, offert sous les étoiles comme un gisant.
On retrouve cette silhouette blanche s’agitant dans le noir lorsque débute Cesena dans l’obscurité de la fin de nuit (5 h 20 du matin à Villers). On la devine plus qu’on ne la voit. Un corps nu qui lance au ciel un chant déchirant tout en se contractant encore et encore comme en une séance de pénitence.
Bientôt, d’autres silhouettes apparaissent. Tout un groupe qui s’avance vers nous et entonne un chant superbe montant droit vers les étoiles. Dans la pénombre, impossible de distinguer les six chanteurs des treize danseurs. Leurs mouvements ont des allures de calligraphie vivante, leurs voix donnent des frissons qui ne doivent rien à la fraîcheur du petit matin.
Tandis que le soleil se lève, des duos, trios, solos ou vastes mouvements de groupe se construisent. Et nous entraînent dans un univers fascinant dont on ne voudrait jamais s’échapper.







