La condition humaine, objet de récup’

Dominique Legrand
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Cartons, cageots à fruits, remorque pour bateaux, Vénus de Milo en bibelot, échiquier, arbre en plastique, planches à tartiner, boîtes de couleur, liens d’arrimage : la liste d’éléments de récupération est infinie. Tinka Pittors (Brasschaat, 1977) et Sylvie Macias Diaz (Verviers, 1968) en déjouent les pièges tout en relançant une tout autre histoire à la fois intime et universelle.

Quel sens donnez-vous à l’ensemble des installations placées sous l’intitulé « Retroactive Continuity » ?

Tinka. C’est un terme que l’on emploie dans les sitcoms quand l’auteur introduit un nouveau personnage pour modifier le fil de l’histoire. Je cherche toujours des titres en interaction avec un signifiant philosophique. De la même manière, je travaille avec des éléments de récupération, repris d’une installation à l’autre, comme un alphabet qui me permet de changer le sens des “phrases”. C’est une manière d’écrire un roman où chaque installation serait une nouvelle phrase qui questionne le passé. Peut-on le manipuler, et ainsi manipuler le futur ? Ce sont des objets qui parlent. J’aime cette façon organique de travailler, un présent à étendues multiples.

En jouant sur différents éléments, dessins et collages qui évoquent chaque fois l’univers féminin, vos séries appartiennent aussi à la narration ?

Tinka. Au-delà de la représentation d’une femme qui croise et décroise les jambes comme un pantin dans la série “Ameublement d’intérieurs”, l’aspect répétitif questionne la fonctionnalité de la femme-objet appelée à la surconsommation par la pub. Le papier découpé d’un fauteuil de Jacobsen (l’Egg), questionne le concept femme-luxe. Le néon rose clignotant “Parce que vous le valez bien”, un slogan publicitaire qui a fait le tour du monde, interpelle la question des valeurs.

Extrêmement précis dans le tracé, vos derniers dessins représentent des cuisines stylisées années 60. Une obsession ?

Sylvie. Je déteste cuisiner ! Pour moi, c’est le lieu-symbole d’un rôle déterminé par la société. Des “Espaces de vides” aux “Tables de cuisine”, comme dans les dessins à l’encre de Chine ou au crayon, il n’y a rien d’innocent. Il faut aller voir ce qui se passe derrière les apparences. Je veux dire que les comportements subis peuvent être modifiés.

Toutes deux, vous posez une réflexion sur l’habitat, que ce soit les habitations en cageots ou le questionnement des structures qui nous imposent le vivre ensemble codifié.

Tinka. L’installation créée pour l’Ikob est un jeu formel entre les cartons, les miroirs, la bibliothèque et la notion d’archives. Les bâtons colorés, une sorte de mikado, n’évoquent pas le jeu mais le désastre, un tsunami. C’est un questionnement général sur la fragilité de notre société, un doute sur sa stabilité. Y a-t-il un après ?

Sylvie. Les cageots constituent des ensembles de vie précaires. Ce ne sont plus des objets de rebut mais un espace vivant et ouvert. J’interroge aussi le mode de construction traditionnel au profit du recyclage du papier, du carton et de l’habitat modulaire.

Les idées de nature et de culture sont indissociables ?

Sylvie. Je crée un univers au milieu d’un autre, que ce soit les mini-architectures ou la série “Femmes d’intérieur”, en montrant le fantasme et la réalité.

Tinka. Je cherche des éléments artificiels et quotidiens que j’intègre dans un environnement. Le point de départ ressemble souvent à des objets trouvés qui créent un ensemble coloré ciblant un sujet d’actualité (les catastrophes naturelles, le doute sur la stabilité de notre société etc.), tout en créant une réalité parallèle, sculpturale. En combinant ces matériaux, je crée des néologismes, une métaphore de la condition humaine.

Osez la rencontre !