Dirk Snauwaert : « Qui manipule qui ? »

Jean-marie Wynants
Mis en ligne

Dirk Snauwaert est directeur du Wiels. Il répond à nos questions sur le travail de Leigh Ledare programmé par sa collègue Elena Filipovic.

Comment montrer un tel travail et pourquoi ?

Elena et Leigh en ont beaucoup parlé. J’ai posé certaines questions par rapport au contexte. Nous sommes une institution publique donc nous avons des responsabilités. J’ai personnellement horreur des stratégies qui consistent à choquer pour choquer. Mais ici, il est évident qu’on se pose des questions instantanément. Dans le travail sur sa mère, on est dans ce qui a de plus provocant. Avec une multitude de questions. Qui manipule qui ? Quelle est la motivation de l’artiste ? Il faudrait un grand débat lacano-freudien sur ce travail.

Vous allez l’organiser ?

On ne l’avait pas prévu. L’organisation de l’exposition et la réalisation du catalogue ont été très complexes, notamment en raison de la personnalité pas simple de l’artiste. Mais si on organise ce genre de débat, il faudra surtout trouver quelqu’un qui peut en parler de façon non moralisatrice.

Comment réagissent les gens ?

Durant ce week-end, il y a eu beaucoup de discussions. J’ai rencontré des collectionneurs marseillais, très versés dans la psychanalyse, qui se posaient des tas de questions sur le sens caché de certaines de ces images.

Pour un collectionneur, acheter une pièce de cette série, ce n’est pas quelque chose qui va de soi. Il y a les questions du voyeurisme, de l’exhibitionnisme. C’est aussi une métaphore sur le désir de posséder, de regarder une image. Et puis il y a la question fondamentale de la motivation : pourquoi on regarde ?

Et pourquoi cet homme et sa mère, cette femme et son fils, réalisent un tel travail...

Bien sûr... Qui exploite qui ? Est ce que la mère n’exploite pas le fils plus que l’inverse ? En étant le modèle au centre de son premier travail, elle le fabrique aussi en tant qu’artiste.

L’exposition se termine sur un petit film où la mère sanglote dans les bras de son fils durant plusieurs minutes. C’est bouleversant mais on ne peut s’empêcher de se demander si c’est réel ou joué...

C’est une artiste, elle est capable de jouer dans tous les registres...

La plupart des visiteurs que nous avons croisés expriment leur gêne face à ce travail...

Bien sûr. Il y a l’attraction et la gêne... Et c’est ça qui est exploité pleinement par la mère vis-à-vis du fils et par ce dernier vis-à-vis du spectateur. Le pire serait de se dire : c’est de l’art contemporain donc je dois l’accepter. Si vous trouvez ces images normales, je pense que vous avez un problème. Si on ne ressent pas de gêne, face à tel travail, il y a des raisons de s’inquiéter.

Osez la rencontre !