Pylade, colosse aux (beaux) pieds d’argile

Catherine Makereel
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  • Une mise en scène sans chichis pour du théâtre à mains nues, en habits ordinaires… © d.r.
    Une mise en scène sans chichis pour du théâtre à mains nues, en habits ordinaires… © d.r.

7Amateurs de théâtre confortable s’abstenir. Le confort est à Lazare Gousseau, metteur en scène, ce que l’huile est à l’eau : réfractaire ! Il y a d’abord le lieu, Carthago Delenda Est : vaste hangar qui accueille les spectateurs sur un sol brut de béton. Face à de monumentales étagères et à la lumière déclinante du jour inondant l’entrepôt se jouent les trois heures d’un poème épique, fable politique qui prolonge l’Orestie d’Eschyle. Elu meilleure scénographie par les Prix de la Critique, le dispositif se veut un lieu éclaté, qui désaxe les points de vue. « Ça m’intéresse de sortir de la domination induite par le dispositif frontal, partager l’espace sans le hiérarchiser, explique le metteur en scène. Pylade parle de la “communauté” et de la façon dont le pouvoir et la domination se reproduisent. Ici, acteurs et spectateurs sont sur le même plan. Il n’y a pas de point de vue unique, surplombant, qui te dirait “la vérité est comme cela”. »

Pas plus de confort à trouver du côté de la matière textuelle. Comme souvent avec Pasolini, il faut une certaine endurance pour ingurgiter ce « théâtre de la parole », forcément bavard. Dans cette confrontation politique et philosophique, trouée d’éclairs lyriques, c’est tout le XXe siècle qui est balayé, avec ce qu’il charrie de communisme et de fascisme, mais aussi cette société de consommation dans laquelle on se débat aujourd’hui et que le visionnaire auteur italien effleure avec génie. La pièce récompense nos efforts avec une mise en scène sans chichis décoratifs, du théâtre à mains nues, une vingtaine d’artistes en habits ordinaires, trimballant une franchise naïve ou fiévreuse, dans de régulières prises à témoin du public. La pièce regorge de tableaux intenses : des Euménides aux voix surnaturelles, une Athéna littéralement scintillante, un violon et une guitare électrique pour caresser l’intrigue de notes étranges, ou encore des kilomètres de toile blanche qui se répandent soudain sur un épilogue en clair-obscur.

Même dans le processus de (re)création, Lazare Gousseau est allergique à toute facilité. Avec lui, le travail ne se fait pas sur des rails tranquilles mais dans une perspective sans cesse mouvante. Il a fallu cinq ans d’ateliers et de répétitions pour faire aboutir la première mouture, avec des personnes différentes tout au long du processus. Aujourd’hui, pour la reprise, l’artiste remanie encore : « Sur les treize comédiens, huit changent de rôle. Ce qui nous permet de réinvestir l’envie, de ne pas trop se scléroser, d’aller plus loin. C’est cohérent avec l’idée qu’il n’y a pas de point de vue surplombant, chacun traverse les responsabilités des différentes paroles. » Lazare Gousseau l’avoue, il aime « les entreprises épiques et impossibles ». Michael Delaumoy, directeur du Rideau qui programme la pièce en ouverture de sa saison, compare sa quête à celle de l’Aguirre de Herzog et Kinski, « en moins illuminé mais, comme lui, prêt à se brûler les ailes au soleil de l’inconnu ». On ne pouvait trouver meilleur parallèle.

Du 13 au 29 septembre à Carthago Delenda Est, 51 rue Sylvain Denayer, Bruxelles. Tél. 02 737 16 01.

Osez la rencontre !