Claude Aïello, l’intelligence de la main

Dominique Legrand
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  • Claude Aïello a l’art de déclencher des passions. Ronan Bouroullec parle de « coup de foudre » et Mathieu Lehanneur de « dieu vivant ». © D.R.
    Claude Aïello a l’art de déclencher des passions. Ronan Bouroullec parle de « coup de foudre » et Mathieu Lehanneur de « dieu vivant ». © D.R.

Claude Aïello a l’accent rocailleux du Midi. Puissantes comme des battoirs, ses mains de tourneur caressent un vase à double paroi parmi ses premières créations réalisées avec des designers contemporains. Et pas n’importe lesquels : Ronan Bouroullec en 1999 dans ce cas-ci, mais aussi Renaud Thiry, Florence Doléac, Nicolas Bovesse, et surtout Mathieu Lehanneur pour qui il va repousser ses limites. L’Age du Monde exposé au Grand-Hornu a nécessité près de cent kilos de terre ! Russie, Europe, Japon, France se dressent comme des symboles totémiques représentant les pyramides des âges d’un noir brillant en argile émaillée.

« Pour des objets tournés, la technique induit l’esthétique », précise timidement Claude Aïello, le dernier des Mohicans parmi les potiers de Vallauris, né en 1951 à Patti, en Italie, dans une famille de potiers. Encore aujourd’hui, Lehanneur et Aïello n’ont pas de mots pour dire la lutte qu’ils ont engagée pour réaliser cette œuvre aux formes très complexes qui a reçu le prix du Design en 2010 à la Biennale de Vallauris et le prix Liliane Bettencourt pour l’Intelligence de la main…

De quoi donner un sacré coup de fouet à Vallauris, la petite cité méditerranéenne aux cent potiers qui ne se lasse pas de refaire du Picasso touristique ! S’il continue à produire des pièces utilitaires pour Moustier-Sainte-Marie (un autre village de potiers), Claude Aïello est de ces monstres sacrés de l’artisanat qui font preuve d’une grande ouverture d’esprit.

Dans l’espace de la lampisterie, jouant avec les reflets des grands miroirs, la carafe de Ronan Bouroullec, la famille d’objets de Françoise Doleac, les grands vases du designer bruxellois Nicolas Bovesse, les plateaux à fruits de Renaud Thiry, la Lampe Toupie de Laurent Nicolas rivalisent par leur côté léché et pur, en contraste total avec la force brute des mains de l’artisan.

Ce design exploratoire renouvelé et remis en question à chaque rencontre avec un designer fait la part belle à la folie de la terre : « Avec les Bouroullec, se souvient Mathieu Lehanneur, j’étais un des premiers à travailler avec Claude. C’était un défi énorme pour un designer industriel. Je suis arrivé chez lui – un tout petit atelier alors que j’imaginais un lieu immense –, avec des dessins en 3D. Etonnement total ! Nous avons travaillé ensemble à partir de cette conception pour parvenir à réaliser des pièces qui n’ont plus rien à voir avec le design industriel. On y ressent le tour, le passage de la main, le triomphe sur les nombreuses cuissons où l’on risque chaque fois la casse. »

territoires inexplorés

Artisan pur glaise, Aïello apporte son expérience héritée des savoir-faire locaux. Il raconte « la mémoire » de la faïence quand on la travaille, différente du grès, les réductions de volumes qui diffèrent à la cuisson.

Dans ces différents travaux expérimentaux, Aïello a ses petites préférences, notamment pour les pièces réversibles : « J’aime qu’un objet ne se révèle pas au premier regard, comme le saladier/cloche à fromage de Frédéric Ruyant », sourit discrètement l’homme aux mains d’argile, à mille lieues d’une de ses réalisations qui constituent encore son quotidien, un Plat à poisson, terriblement dans la veine Vallauris-Picasso, réalisé pour Fragonard en 2009 !

Dans ce beau rendez-vous entre tradition et design, Aïello reste le céramiste, l’artisan. Les artistes, ce sont les autres, les designers sous-entend-il, sans cacher un instant sa joie d’explorer de nouveaux territoires.

Osez la rencontre !