Des barricades, rue de la Loi !

Catherine Makereel
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CRITIQUE

Monter Les Misérables de Victor Hugo, plaidoyer contre la misère, sous les ors et dorures du Théâtre royal du Parc, on pourrait se dire que c’est un peu comme catapulter Bernard Arnault dans les rayons d’un Aldi : antinomique. Mais, en mettant en scène l’œuvre de Hugo, hommage aux barricades de 1832 à Paris, Thierry Debroux, directeur du Parc, accomplit sa petite révolution à lui, déterminé à dépoussiérer l’image classique du lieu, diversifier son public, et réunir toutes les générations sur des « grands spectacles populaires », comme il aime à les appeler.

À ce titre, sa version des Misérables est une solide réussite. Comme pour le rythmé Tour du Monde en 80 jours la saison dernière, cette production impressionne d’abord par son décor. Signée Catherine Cosme, la scénographie donne une ampleur très classieuse aux deux heures de la pièce.

Des comédiens épatants

Sur toute la hauteur du fond de scène, plusieurs étages quadrillés font galoper la distribution, évoquant les cellules du bagne, les recoins d’une usine ou des appartements de fortune. Autant de cages abritant la misère humaine, soudain occultées par un système de grille opaque qui se fait alors écran géant, tapissant l’intrigue de contrepoints vidéo pour les scènes plus intimistes, quand l’action passe à l’émotion.

Le dispositif donne un élan cinématographique à cette adaptation accélérée des 4000 pages du roman. Et compense ainsi l’impression d’un découpage un peu haché de l’intrigue. Des scènes cultes, comme la mort de Gavroche sur les barricades, chantant qu’il est tombé par terre par la faute à Voltaire, ou encore le dernier souffle de Valjean, enfin réconcilié avec son destin, sont un peu expédiées, mais dans l’ensemble, ces Misérables trottent à bonne allure, portés par des comédiens épatants.

Olivier Massart est un Jean Valjean d’une irrésistible humanité, force de la nature tiraillée par son exigence de rédemption. Il est traqué par un Inspecteur Javert (Benoît Verhaert) d’une froideur perçante et trompé par un Thénardier (Stéphane Fenocchi) férocement crapuleux. Au total, 22 comédiens (dont deux charmants enfants de huit ans pour incarner Cosette et Gavroche) font fourmiller cette fresque révoltée d’une époque qui rêvait d’éradiquer la misère.

Anachronismes inutiles

Un bémol à ce propos : les parallèles avec notre époque – qui n’est pas épargnée il est vrai par l’injustice sociale – paraissent étrangement déplacés. La musique de dancefloor qui inonde le mariage de Marius et Cosette, ou les lave-linge et frigos agglomérés édifiant les barricades (allusion au prolétariat d’aujourd’hui étouffé par la société de consommation ?), tombent comme un cheveu dans la soupe. Pas besoin de ces anachronismes appuyés pour comprendre la portée tristement actuelle du chef-d’œuvre de Hugo.

Jusqu’au 20 octobre au Parc, Bruxelles, www.theatreduparc.be.

Osez la rencontre !