« Quelqu’un ouvre la porte, part et ne revient jamais »

Jean-marie Wynants
Mis en ligne

entretien

Souriant, à la fois détendu et bondissant, comme toujours, d’un coin à l’autre de la salle de répétition, Fabrice Murgia évoque ce nouveau projet.

Quelle est l’idée de base du spectacle ?

Parler de la mémoire, de gens qui s’isolent du monde pour renouer avec ce qu’ils sont. A la base, il y a un voyage aux Etats-Unis pour la préparation de

Dieu est un Dj (NDLR : un de ses spectacles précédents).

Ca m’a permis de repérer les lieux et de rencontrer une série de gens incroyables. Par la suite, j’y suis retourné avec Dominique Pauwels, Viviane De Muynck et Benoît Dervaux, le chef op’ des Dardenne, pour avoir une vraie matière documentaire. Avant le texte, il y a eu un film. Dans le spectacle, on est au ciné pendant 20 minutes. On y voit les gens qui nous ont raconté leur histoire comme Martha Beckett, danseuse à Broadway dans les années 60 qui a tout quitté et est partie vivre dans la Vallée de la Mort. Elle explique pourquoi elle est partie. Il y a aussi un type qui est tombé en panne dans les montagnes et vit depuis 30 ans à l’endroit où ça lui est arrivé. Un autre qui a suivi la ligne blanche de la route depuis l’Alaska jusqu’à la plage qu’il n’a plus quittée depuis…

Ces gens ressemblent aux lieux dans lesquels ils vivent : déserts, pauvres… En même temps, chacun s’invente une histoire. Il y a cette idée du rêve américain. Le fait que dans ce pays, on peut tout recommencer à zéro. J’avais envie de parler de ça mais pas sur le plan économique. Plutôt sur le fait qu’on peut tout recommencer à tout âge. « J’ai 66 ans mais j’ai encore des rêves » dit Viviane dans le spectacle.

Quel est son rôle par rapport à ces témoignages ?

Elle porte la parole des gens rencontrés avec comme trame de base l’histoire de Martha Beckett. Mais cela se mélange aussi avec son histoire à elle, qui elle est, ce qu’elle vit. Elle explique que si elle arrête de jouer, elle va mourir… On travaille aussi avec la chanteuse d’opéra Jacqueline Van Quaille. Elle a 74 ans et reprend en live des arias qu’elle a chanté au cours de sa carrière, le tout remixé en direct par un ordinateur qui fragmente sa voix petit à petit. On essaie d’utiliser l’empreinte de ce qu’elle a été.

Avec cette idée de la mémoire qui se barre. Mais ça parle aussi de la crise des subprimes… Le fil rouge, c’est quelqu’un qui ouvre la porte de chez lui, part et ne revient jamais.

Pour la première fois, vous ne parlez pas de votre génération.

C’est vrai mais c’est encore un spectacle sur une génération. Ce n’est pas la mienne mais c’est comme un miroir de la mienne. Cela parle de gens qui ont un âge donné dans une époque donnée et n’ont plus l’impression d’appartenir à ce monde. On parle donc toujours de fuite, de monde virtuel comme dans Le chagrin des ogres ou Life : reset. J’ai toujours ce besoin de parler d’une génération perdue. C’est comme si la partie d’eux-mêmes qui permet de vivre avec les autres avait été supprimée, suicidée.

Vos spectacles ont bouleversé beaucoup de gens et créé une attente énorme. Vous en ressentez la pression ?

C’est vrai qu’il y a du buzz mais ma réalité, c’est d’être là sur le plateau, dans les salles, en tournée. Je me protège au sein de la compagnie. Par ailleurs, les nombreuses rencontres et animations d’après spectacle me raccrochent toujours au réel. Et puis il y a juste trois ou quatre villes où les gens viennent sur mon nom. Partout ailleurs, comme en Amérique du Sud où on part bientôt avec

Le chagrin des ogres,

il y a chaque fois un nouveau public à conquérir.

Osez la rencontre !