Florence Aubenas en scène
Un après-midi au Théâtre Océan Nord. Le rendez-vous a été fixé à 14 heures mais apparemment, nous sommes un peu en avance. Deux femmes de ménage s’affairent encore sur le plateau tandis qu’Isabelle Pousseur relit les notes de sa mise en scène des Invisibles. A priori, pas de trace des comédiennes Magali Pinglaut et Catherine Mestoussis. Difficile en effet de les reconnaître dans ces deux femmes en tablier de travail, qui s’activent sans perdre une minute de temps. Elles sont plus que crédibles dans ces rôles d’invisibles que sont les femmes de ménage travaillant dans les collectivités, institutions et entreprises.
Durant plusieurs mois, la journaliste Florence Aubenas s’est plongée dans la réalité de ses femmes, s’inscrivant à l’agence pour l’emploi, acceptant les boulots les plus durs pour un salaire de misère. Elle en a fait un livre, Le quai de Ouistreham, qui s’est vendu l’année de sa parution à 210.000 exemplaires. Il est depuis constamment réédité en poche.
En l’adaptant à la scène, Isabelle Pousseur a d’abord répondu à une demande de Magali Pinglaut et Catherine Mestoussis qui lui demandaient de leur écrire un spectacle en duo. « Ce qui m’intéresse chez elles, explique la metteuse en scène, c’est un certain rapport à l’humilité et au populaire. Quelque chose de très ancré. On a commencé à improviser sur des tas de choses et Magali a apporté un jour Le quai de Ouistreham. J’étais très intéressée par ce que Florence Aubenas y disait de l’invisibilité de ces femmes de ménage.
Plus tard, il m’est apparu qu’il y avait une identification possible entre une journaliste qui se travestit et des comédiennes qui font la même chose. Je suis très admirative de ces journalistes qui se lancent dans de grands reportages… Je suis face au livre de quelqu’un qui fait ce que je pense ne pas pouvoir faire et que j’ai remplacé par le théâtre. »
A la première lecture du Quai de Ouistreham, on est surtout frappé par le scandale social qui voit ces femmes trimer comme des esclaves. « Ensuite apparaissent d’autres choses de l’ordre du sensible, de l’émotionnel, de la beauté de l’écriture aussi, qui est presque fictionnelle. »
Un travail fatigant
Mais comment porter une telle matière à la scène ? « J’ai dû écrire une lettre à Florence Aubenas pour lui expliquer mon projet. C’est sans doute en l’écrivant que j’ai mis le doigt sur les thèmes majeurs du spectacle. D’une part, le voyage, le déplacement. Le passage d’une vie à l’autre mais aussi, simplement, la voiture très importante dans le livre. Du coup, j’y voyais un côté road movie qui traverse tout.
Mais au bout du compte, ce qui m’a le plus “émotionnée”, c’est la question du corps et du temps. J’ai 55 ans, Magali et Catherine sont dans les quarante. Tout à coup se pose la question du corps qui n’est plus capable de faire ce qu’on lui demande. J’ai beaucoup parlé de ça dans ma lettre et aussi du fait que cela ne m’intéressait pas de la figurer, elle, Florence Aubenas, comme personne. Je voulais plutôt établir un parallèle entre le travail décrit dans son livre et celui des comédiennes. Je veux que les spectateurs éprouvent directement le rapport au travail, au physique, à la fatigue. »


