Alix peint à la main dans sa toge de sénateur

Daniel Couvreur
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entretien

Alix a vieilli de trente ans sous le pinceau de Thierry Demarez et le crayon de Valérie Mangin. La guerre civile a déchiré l’empire romain entre les partisans d’Antoine et les fidèles d’Octave, le fils adoptif de César. Bouleversé par la mort de Jules, Alix s’est rangé dans le camp d’Octave. Tous ces événements lui ont donné des cheveux blancs. Il est devenu sénateur et veille sur la destinée de deux adolescents, son propre fils, Titus, et Kephren, l’enfant d’Enak, son ami emporté par le tourbillon de l’Histoire. La libraire Brüsel expose vingt planches originales de ce nouvel Alix avec leurs bleus de coloriage à l’ancienne, peints à la main par Thierry Demarez. Les deux auteurs intrépides étaient à Bruxelles pour nous raconter l’envers des décors.

Alix a plutôt bien vieilli ?

Valérie : Au départ, je n’avais pas d’idée arrêtée. J’ai demandé à Thierry d’essayer Alix le chauve, Alix le gros, dans la veine du Peter Ustinov de Quo Vadis… et tout un tas d’autres, avant d’opter pour le modèle césarien aux cheveux blancs.

Thierry : J’ai relu tous les albums du créateur d’Alix, Jacques Martin, avant de commencer les essais de vieillissement. Le héros devait rester identifiable, tout en étant plus réaliste parce que mon dessin n’obéit pas aux mêmes codes que celui de Jacques Martin.

Vous vous êtes beaucoup documentés pour vous couler dans l’esprit de la série ?

Thierry : J’ai abondamment puisé dans les Voyages d’Alix réalisés par Gilles Chaillet, tout en étant bien conscient que la Rome de ces albums documentaires est celle du IVe siècle, alors que le décor d’Alix Senator est celui du XIIe siècle avant Jésus-Christ.

Valérie : Pour ne citer que quelques exemples, à l’époque d’Alix Senator, le Panthéon de l’empereur Hadrien n’existe pas encore. On ne sait pas non plus à quoi ressemblait le Champ de Mars. Or c’est là que se déroulent les funérailles d’Agrippa, un personnage historique clé de ce premier tome. On a dû travailler d’après des descriptions pour que le contexte soit le plus proche de la réalité.

A propos de détails, dans votre album, Agrippa meurt assassiné par des aigles dressés : ce n’est pas de la science-fiction ?

Valérie : C’est vrai que le dressage des aigles n’était pas pratiqué à Rome mais il existait en Mongolie. Donc le fait est plausible. Les circonstances de la mort d’Agrippa restent entourées de mystère. Nous utilisons ce trou de l’histoire pour créer la fiction et imaginer une mort quasi mythologique sous les serres des aigles dressés. Jacques Martin lui-même utilisait des éléments fantastiques. Dans la Griffe noire ou le Dieu sauvage, par exemple. Ces albums que j’ai lus à douze ans ont été pour moi un choc tellurique !

Thierry : Personnellement, j’étais plutôt Bilal ou Moebius à cet âge-là. Je me suis mis à Alix sur le tard mais avec un plaisir immense. J’essaie de lui apporter l’expressivité moderne en m’écartant de la ligne claire de Jacques Martin. Contrairement au maître, je n’utilise pas la règle pour tracer les bâtiments romains. Je dessine tous les décors à main levée.

L’exposition de Bruxelles présente vos extraordinaires bleus de coloriage. Plus personne ne met en couleur de cette façon. C’est un clin d’œil à l’âge d’or de la série et du journal « Tintin » ?

Thierry : J’adore le rendu des bleus de coloriage à l’ancienne. Aujourd’hui, même la série mère d’Alix est coloriée à l’ordinateur ! Moi, j’aime toujours diluer les tubes d’acrylique et retoucher au crayon de couleur, à l’aérographe… L’album est fait au pinceau. C’est un travail très méticuleux qui n’apparaît pas directement dans l’album et que l’exposition révèle pleinement.

Osez la rencontre !