Une nouvelle « Joconde » attribuée à Vinci
Un tableau antérieur à l’original et attribué à Léonard de Vinci fait débat. Le tableau a été présenté ce jeudi à Genève.
En plein après-midi, la salle d’un palace genevois plongée dans la pénombre. Des journalistes et critiques d’art conviés pour un événement d’importance mondiale. « Et maintenant, Mesdames et Messieurs, nous avons le privilège de vous dévoiler la Mona Lisa dans sa version antérieure ! » Le rideau (une étoffe en demi-cercle) est ouvert : la Joconde apparaît aux yeux des convives, avec son sourire familier de tous ceux qui font la visite du Louvre à Paris.
La Joconde ? Oui, mais pas celle du Louvre : une version antérieure du tableau, restée dans l’ombre pendant des années, et dévoilée pour la première fois jeudi à Genève. Le tableau représente une Mona Lisa plus jeune, aux traits harmonieux et frais, avec un décor à l’arrière-plan (un paysage toscan) beaucoup plus simple et moins évocateur que celui de l’original. Une toile demeurée inachevée, qui aurait été peinte quelque dix ans plutôt par Léonard de Vinci en personne – du moins pour le visage.
La Fondation Mona Lisa, créée en 2010 à Zurich et mandatée par un consortium de propriétaires qui veut conserver l’anonymat, a financé des recherches pour authentifier le tableau. Elle clame aujourd’hui que ce « chef-d’œuvre » est dû au maître. À l’appui de sa thèse : un faisceau de preuves déployées dans un livre de 320 pages richement illustré et aux dorures clinquantes. On y trouve un exposé des faits historiques, des citations de documents d’époque attestant que Léonard de Vinci aurait peint deux versions de la Mona Lisa, une liste des technologies « à la pointe du progrès », avec des citations d’experts qui feraient loi dans le domaine, dont le professeur John Asmus, physicien et spécialiste de la conservation artistique depuis 40 ans. Un film présenté aux journalistes joue sur le ton de l’enquête de détective, afin de lever le voile sur cette « Mona Lisa d’Isleworth », passée entre les mains de plusieurs propriétaires, dont l’Anglais Hugh Blaker (un collectionneur d’art qui l’a localisée en 1913 mais n’a jamais pu prouver son authenticité), arrivé dans un coffret d’une banque suisse et récupéré de la dernière héritière Elisabeth Meyer par un consortium international en 2008.
Plusieurs experts se battent sur la question de l’authenticité. Selon les défenseurs de cette thèse, une lettre capitale retrouvée en 2005, appelée « le document d’Heidelberg » et qui présente le témoignage d’un contemporain du peintre, atteste que Léonard de Vinci travaillait sur la tête de la Lisa del Giocondo en 1503 ; le portrait était alors « inachevé », ce qui est le cas de la « Mona Lisa d’IIsleworth ». Le tableau est plus grand que l’original au Louvre, avec des colonnades sur les flancs. Il présente des « disparités de qualité », selon le professeur Alessandro Vezzosi, directeur du Museo Ideale Leonardo da Vinci en Italie. « La tête est d’une qualité considérable, pour son intensité magnétique dans le visage, mais les arbres sur les côtés, par exemple, sont nettement inférieurs, et ont sans doute été réalisés par une autre main que celle de Léonard de Vinci ».
« J’ai du respect pour le travail qu’a mis en œuvre la fondation », dit-il, mais il réfute d’entrer en matière pour l’attribution, « pas même le 1 % », souligne-t-il. Martin Kemp, professeur émérite à Oxford, se montre carrément sceptique. Il juge le visage de la Joconde d’une beauté « conventionnelle ». Il n’y retrouve pas les caractéristiques de l’original, notamment pour « les draperies » et « le voile de la femme assise », « les cheveux en forme de délicates vagues », « la structure des mains ». Sans parler de l’arrière-plan, « dépourvu de toute subtilité atmosphérique » – et qui ne présente pas la technique du « sfumato » chère au peintre.
Canular ? Markus A. Frey, vice-président de la Fondation Mona Lisa, invite le professeur Martin Kemp à voir le tableau en « vrai » – et non sur la base de reproductions – pour se former une opinion. Il s‘est montré évasif sur l’éventuelle mise en vente de cette « Mona Lisa antérieure » et souhaite que le tableau soit rendu visible au grand public. Il s’appuie sur le jugement d’autres experts, notamment du professeur Carlo Pedretti, convié à la présentation et mais qui s’est excusé par le biais d’une lettre… Les doutes subsistent. « Il ne faut pas encore alimenter le scoop médiatique, résume le professeur Alessandro Vezzosi, mais étudier, réfléchir, comparer. C’est encore trop tôt pour formuler une attribution définitive. »


