Apprendre à penser dans une langue étrangère
Depuis plus de 30 ans, l'apprentissage des langues est le domaine de recherche d'Agnès Corbisier. Maître de langues à l'Université libre de Bruxelles, Solvay Business School et à la Haute école Lucia de Brouckère, elle a développé une méthode pour apprendre aux francophones à penser en anglais ou en néerlandais. Nom de baptême : la Mindsetting Method.
Pourquoi créer une méthode en plus de toutes celles qui existent déjà ?
L'idée est partie du constat que les francophones font toujours des erreurs de francophones. Malgré toutes les aides à l'apprentissage, les nombreuses possibilités d'exercices ou l'immersion, ils calquent la structure de la langue étrangère sur la structure de leur langue maternelle. Je me suis demandé comment je pouvais imprimer et automatiser la structure de la langue cible chez mes étudiants de l'enseignement supérieur, pendant les remédiations dans l'enseignement secondaire et lors des formations en entreprises.
Quels sont les fondements de la Mindsetting Method ?
Selon les psycholinguistes, il faut d'abord avoir une image mentale claire du processus à suivre avant de pouvoir l'automatiser. Soit on arrive à la créer par tâtonnement, soit on l'apprend. Je me suis mise à chercher, à comparer. Le wallon m'a bien aidé avec ses phrases simples et imagées. Je suis arrivée à la conclusion que les langues anglo-saxonnes ont aussi une structuration beaucoup plus simple que le français. J'ai créé, pour l'anglais et pour le néerlandais, des tableaux qui montrent les structures à visualiser et à imprimer dans l'esprit de l'apprenant. Qu'il soit dans l'enseignement primaire, secondaire ou supérieur.
Quelle stratégie utilisez-vous pour structurer les phrases comme un anglophone, un néerlandophone ?
Beaucoup de personnes croient que les langues s'apprennent en respirant l'air du pays. En parlant. Ce n'est pas le cas. Apprendre une langue, c'est pratiquer un sport intellectuel. Multiplier les exercices techniques de structuration de phrases. Se concentrer sur « comment faire ». Développer cet automatisme. Et ne pas se contenter d'exercices de communication. Où l'attention est centrée uniquement sur « que me dit-on » et « que vais-je dire ». À ce moment-là, l'apprenant ne corrige pas véritablement les erreurs qu'il émet.
La méthode fait la part belle au français…
La langue maternelle a sa place dans l'apprentissage d'une langue étrangère. Les similitudes peuvent souvent épargner beaucoup de temps et d'énergie aux apprenants. Expliquer la concordance des temps en anglais est facilité en l'illustrant avec les structures du français. Prendre conscience des différences entre le français et la langue étrangère aide à automatiser les structures à apprendre. Une langue reflète une culture. Comprendre sa logique, le pourquoi des choses, contribue aussi à retenir. Il faut s'entraîner à passer de la langue maternelle à la langue étrangère jusqu'à ce que le processus de conversion devienne automatique. S'appliquer à raccourcir et à imager ses phrases. À les commencer par ce qui est au centre de l'attention. Utiliser des questions indirectes… J'ai découvert ces clés d'or après beaucoup de réflexions et d'observations. En anglais, encore plus encore qu'en néerlandais, il faut parler avec la musique de la langue pour être compris facilement.
Tous les apprenants, tous les enseignants pourraient recourir à votre méthode ?
À tous les niveaux d'enseignement, la méthode complète la panoplie des aides pour apprendre l'anglais ou le néerlandais. Peu importe le nombre d'élèves. À l'université, je montre à 80 étudiants comment il faut faire pour penser à l'anglaise. L'image du fonctionnement de la langue imprimée dans l'esprit ne s'oublie pas. Les tests montrent que les connaissances sont rapidement en place. Des exercices techniques fréquents sont nécessaires. L'automatisation du processus pour ne plus calquer la structuration de la langue étrangère sur celle de la langue maternelle prend du temps. Cela dépend de la motivation de l'apprenant. On y arrive très vite si on a un objectif à court terme. Et si on s'entraîne beaucoup. La méthode demande de la persévérance. L'automatisation est validée lorsqu'il n'y a plus d'erreurs dans les exercices de communication.



