Afrique, je vous haime
Le lourd passé colonialiste de la Belgique pousse aujourd’hui le théâtre à passer sur le divan. Rien que cette semaine à Bruxelles, trois pièces en décousent avec le continent africain. Au Poche, au Marni et à la Samaritaine.
CRITIQUE
Sur les planches, la thématique de l’Afrique nous fait toujours l’impression d’une écharde qu’on enfonce un peu plus dans la plaie à force de vouloir se l’enlever du pied. Trois pièces en décousent cette semaine avec le continent africain : Odyssées au Poche, Yesso au Marni et Celui qui se moque du crocodile n’a pas traversé la rivière à la Samaritaine.
L’Afrique – cette épine dans le pied belge –, le théâtre l’extrait tantôt à la pince à épiler (c’est le cas à la Samaritaine), tantôt à la cisaille (c’est le cas du Poche), mais toujours avec des kilos de plomb dans les doigts, tant on marche sur un terrain délicat. Si pleine de bonnes intentions soit-elle, la scène, en se situant dans la dénonciation, évite rarement l’écueil paternaliste. Les metteurs en scène belges ont beau choisir de monter des auteurs africains, pratiquer l’autoflagellation, une institution culturelle occidentale qui se penche sur le « pauvre » sort de l’Afrique peut difficilement s’extraire d’une position moralisatrice, jamais loin d’un néocolonialisme pervers. Il est nécessaire de parler de l’Afrique, du rôle de l’Occident dans son histoire, mais aussi de sa situation actuelle (scandale de la dette, pillage des ressources naturelles, soutien aux guérillas et aux dictateurs). Le rapport Nord-Sud ne tient pas seulement des cours d’histoire, mais de l’actualité quotidienne.
Comment appréhender l’Afrique sans donner l’impression de se donner bonne conscience ? Comment éviter ce regard réducteur, de haut, prompt aux stéréotypes du style « africain = boat people » ? Un début de réponse est à trouver dans le passionnant Celui qui se moque du crocodile n’a pas traversé la rivière, actuellement à la Samaritaine.
D’une simplicité redoutable, la pièce, portée par François Ebouele et Guy Theunissen, ne fait pas de grands discours mais raconte le parcours de deux artistes. Le premier est camerounais, né en 1971, le deuxième est belge, né en 1963. L’un raconte ce que c’est que d’être un Blanc quand on va en Afrique et l’autre, ce que c’est que d’être un Noir en Belgique. Par ces deux histoires singulières, la pièce résume la relation complexe entre Europe et Afrique.
Chacun déballe des bribes de son enfance. Tous deux racontent leur collaboration artistique, leur amitié naissante, leurs coups de gueule aussi. Leur récit égrène les repères historiques : Martin Luther King, les premiers pas sur la Lune, Jean Vilar, la chute du Mur de Berlin, l’indépendance camerounaise. Les anecdotes tissent des tableaux parallèles : Guy Theunissen qui souffre le ridicule de porter une tenue traditionnelle dans les rues de Dakar. François Ebouélé qui se souvient d’une première au Théâtre National, dans une salle noire de Blancs. Le premier qui en a marre d’être cantonné dans la case du Blanc qui a de l’argent. Qui en a marre qu’on lui reproche la colonisation et qu’on lui balance le même refrain de l’Afrique victime et de l’Occident infâme : « J’étais même pas né à l’indépendance du Congo ! Je n’ai colonisé personne ! » Le deuxième qui en a marre d’être considéré comme un mendiant dès qu’il pose le pied en Belgique. Qui dit l’aveuglement généralisé devant les intérêts stratégiques des grandes puissances et des grandes compagnies (pétrolières ou minières) qui continuent d’orchestrer les coups d’Etat et d’enfoncer l’Afrique dans la ruine.
Jamais dans la démonstration, les deux comédiens rient, dansent, se chahutent, s’étreignent, disent leur amour pour les richesses et paradoxes de l’autre continent, mais se défient aussi. Et la responsabilité des dirigeants africains (Mobutu, Gbagbo) eux-mêmes dans les drames du continent ? Et les discours de Sarkozy à l’Afrique, sur le rêve européen qui fut « non pas un rêve de colonisation mais de civilisation », pour encourager à dépasser « ces fautes que nos pères n’ont commises que dans votre imagination ».
Dans cette discussion décomplexée, on croise François Mitterrand, Aimé Césaire ou Christiane Taubira. On engloutit une myriade de points de vue. On entrevoit le gouffre creusé par des siècles de malentendus. On observe deux hommes qui cherchent une vérité qui les rassemble.
Jusqu’au 6 octobre à la Samaritaine, 16 rue de la Samaritaine, Bruxelles. Tél. 02-511.33.95.


