Une même manière d’explorer le réel

Jean-marie Wynants
Mis en ligne | mis à jour

Loin du théâtre politique des années 70 ou du théâtre documentaire pur et dur, Ghost Road et Les Invisibles trouvent un équilibre subtil entre le réel et sa mise en jeu. Avec pas mal de points communs.

Les femmes Les deux spectacles sont portés par de superbes duos féminins. Dans Ghost Road, la comédienne Viviane De Muynck et la soprano Jacqueline Van Quaille. Dans Les Invisibles, les comédiennes Magali Pinglaut et Catherine Mestoussis.

Le réel sur scène Dans Ghost Road, les personnalités rencontrées aux Etats-Unis apparaissent sous forme d’interviews filmées. On les voit répondre aux questions de Viviane De Muynck qui, aujourd’hui, porte leur voix sur scène. Des témoignages forts, filmés avec justesse par Benoît Dervaux (chef op’ des frères Dardenne).

Dans Les Invisibles, la voix des laissés-pour-compte de la mondialisation est déjà passée par le filtre de la journaliste Florence Aubenas. Dans un dispositif subtil sur le fil du rasoir, Isabelle Pousseur nous donne à voir et à ressentir la vie, la voix, l’humanité de ces femmes.

Le langage du corps Les mots sont présents dans les deux spectacles. Mais les corps y sont tout aussi parlants. Dans Ghost Road, il y a d’abord ces « gueules » qu’on découvre sur grand écran, les yeux de Martha Beckett, pleins de vivacité et sa main dont la caméra nous dévoile petit à petit le tremblement. Il y a la présence de Viviane De Muynck, sa manière de tirer sur sa clope, de s’accouder au comptoir, de prendre possession du plateau. Et celle plus discrète mais non moins émouvante de Jacqueline Van Quaille, ombre fragile et forte à la fois, quittant la pénombre pour poser sa main sur l’épaule de sa comparse, l’encourager d’un sourire, la couvrir du regard.

Dans Les Invisibles, Isabelle Pousseur fait surgir l’essence des personnages racontés par Florence Aubenas. Sans un mot, Magali Pinglaut et Catherine Mestoussis livrent un défilé de personnalités incroyablement touchantes, de la crâneuse à la femme éteinte, de la hip hopeuse à celle qui prend tout à la légère, dans une séquence d’arrivée au boulot, à ce moment précis où les individus mettent, littéralement, leur enveloppe externe au vestiaire, pour entrer dans la peau du travailleur. Dans la deuxième partie, elle pousse le dispositif encore plus loin avec une formidable séquence chorégraphiée par Filipa Cardoso, où la réalité physique du travail est répétée encore et encore par les comédiennes allant au bout de leurs forces.

La musique Les arias chantés par Jacqueline Van Quaille d’une voix qui menace de se briser à tout moment sont de purs moments de bonheur dans Ghost Road. Par-dessus la musique électronique composée pour l’occasion par Dominique Pauwels, elle revisite les grands airs de son passé à l’opéra tout en traduisant les étapes d’un détachement du monde progressif.

Chez Isabelle Pousseur, on plonge dans la musique populaire servant à dessiner chaque personnage (l’inusable « I will survive » ou le « Je veux » de Zaz dans une scène bouleversante de justesse) avant de passer à Bach dans l’étonnante scène chorégraphiée de la seconde partie.

Les images Point commun entre les deux spectacles, les paysages filmés qui défilent en contrepoint. D’un côté, les villes oubliées des Etats-Unis où les personnages se sont retirés. De l’autre les routes provinciales du Nord, désertes au petit matin, témoignant des déplacements de ces femmes à la poursuite de ces quelques « heures » qui leur permettront de s’en sortir…

Le théâtre Dans les deux cas, le théâtre ajoute à la réalité une dimension poétique qui la transcende et la renforce. On passe ainsi de l’anecdote et du pur documentaire à une interrogation universelle sur le monde et notre état d’être humain.

Osez la rencontre !