Elections Laïcité, communautarisme, interculturalité... Le PS en mal de lui-même

Les camarades hurlent

Le PS de Schaerbeek en ébullition après l'élection d'un candidat turc controversé. Guerre ouverte et crise d'identité.

HUGUES DORZÉE

U n Loup gris d'extrême droite turque sur la liste Onkelinx à Schaerbeek ». Cet article est posté le 6 juin dernier sur le blog « Humeur allochtone » du journaliste indépendant Mehmet Koksal (lire ci-contre). Il va défrayer la chronique. On est en précampagne. La nouvelle tombe très mal pour la vice-Première socialiste, candidate au maïorat.

Murat Denizli est 34 e candidat sur la liste PS de Schaerbeek. C'est un transfuge MR. Il est patron de snack et très actif dans la vie associative locale et a intégré la section via un ami marocain.

Seul bémol, de taille : il a été président et administrateur délégué de l'Association culturelle turque. Cette ASBL, dont les statuts ont été publiés au Moniteur (26 août 2006), a pour objet social « l'intégration des Belges et des personnes de diverses nationalités ». Cours de langues, luttes contre les assuétudes, activités culturelles... Rien de préoccupant. En apparence. Denizli a milité au sein de la Fédération turque de Belgique, laquelle regroupe diverses associations d'extrême droite nationaliste. Notamment le MHP, le parti des « Loups gris » (lire ci-dessous).

« Ces partis ont des associations écran. Sous le couvert d'activités socioculturelles, ils diffusent des idées ultranationalistes, racistes, antieuropéennes », relève Ural Manço, sociologue, spécialiste des communautés turques. «  Denizli n'a rien du prototype d'un néofasciste actif et violent, insiste Koksal. Il n'empêche, il a toujours voulu marier son combat culturel et social à sa passion nationaliste turque. » Pour Dogan Özgüden, du Centre d'information non gouvernemental sur la Turquie : « Un parti qui se prétend éthique et progressiste ne peut décemment tolérer une telle candidature ».

A trois mois du scrutin, dans la section PS de Schaerbeek, ce candidat controversé commence à faire des vagues. « On est tombé des nues », insiste un candidat PS. «  Personne ne connaissait M. Denizli. Mais au-delà de sa personne, c'est toute la question de l'intégration des candidats allochtones sur les listes qui était posée. Comment les a-t-on recrutés ? Qui sont-ils ? Avec quelles valeurs ? Compatibles ou non avec le projet socialiste ? »

En avril, déjà, lors de la constitution de la liste, plusieurs camarades grincent des dents. Et pour cause : un « comité des sages » a composé une liste clé sur porte. Laurette Onkelinx évoque une équipe « ouverte sur la diversité culturelle et sur les quartiers ». Le comité de section ne le voit pas de cet oeil-là, il rejette la liste par 8 voix contre 6. Onkelinx fait pression. Menace de « tout lâcher » si « on n'avance pas ». Depuis la Chambre, la ministre de la Justice obtient un nouveau vote. « Il y avait le cas Denzili, mais il y avait aussi d'autres interrogations sur le profil d'autres candidats allochtones aux valeurs musulmanes plutôt religieuses et conservatrices, à 1.000 lieues de notre identité laïque », déplore un colistier PS. Le lendemain, la section de Schaerbeek réunie en AG doit se prononcer à son tour. « On avait mal compris notre Loups gris repenti, c'était une erreur de jeunesse. Les autres ? Ils étaient populaires. Il fallait avancer, et gagner coûte que coûte », entend-on en interne.

La campagne est longue et difficile. Le PS doit être partout et dans toutes les langues. Il court les mosquées, les cafés, les commerces. Des tracts en turc circulent dans la commune. Un candidat marocain promet sur son programme « d'augmenter le budget des cultes ». Des discours ambigus sur la négation du génocide arménien sont tenus çà et là.

« C'était la fin justifie les moyens, déplore aujourd'hui un candidat non élu. On était prié de suivre la stratégie Onkelinx qui avait relancé le parti à Schaerbeek et allait nous décrocher le maïorat. Le débat était cadenassé et quand l'un des candidats belgo-belges avait le malheur de parler de ça, il était perçu comme raciste ou mauvais coucheur. »

Puis vient l'accord du petit Olivier. L'incertitude des sondages. Le scrutin. La volte-face de Durant et les lendemains qui déchantent... « Communautarisme à outrance », « Perte de l'identité socialiste », « Laïcité galvaudée »... En « off », les camarades se lâchent. Lettres à Di Rupo, tensions, démissions en vue... Ces derniers jours, la section est en ébullition. Ça percole jusqu'au Boulevard de l'Empereur. « On a galvaudé nos valeurs pour des raisons électoralistes », s'indigne la députée bruxelloise Sfia Bouarfa. «  On doit s'interroger sur deux aspects : les valeurs démocratiques et celles du socialisme. Ouvrir le débat de façon intelligente, mesurée et ouverte », ajoute le sénateur Pierre Galand. « Ne pas se prostituer et revenir à un vrai travail d'éducation populaire, dans le sens noble du terme. »

Un député fédéral, qui préfère garder l'anonymat : « Schaerbeek n'est qu'un épiphénomène. On navigue à vue sur toutes les questions liées à l'islam et la laïcité, le recrutement et la militance des allochtones, le visage de la société multiculturelle belge. Mais dans les autres partis, ça n'est guère plus clair. »

Boulevard de l'Empereur, on esquive. Nos appels répétés, hier, pour obtenir une réaction du président Di Rupo restent sans suite. En cours de soirée, le conseiller communal Murat Denizli (815 voix) se fendait d'un communiqué de presse « personnel » intitulé : « Je ne suis pas un extrémiste » en rappelant « son attachement à la démocratie, à la laïcité de l'Etat et à l'interculturalité ». Seul avec sa bonne foi et sa section sans dessus dessous.

P.20 L'éDITO

*

Depuis quatre mois, le parcours de Murat Denizli posait question, jusqu'au sein de son parti, le PS Depuis dimanche, il porte la section schaerbeekoise à ébulliton photo dominique duchesnes

?

recevoir la newsletter quotidienne gratuite