Danneels voulait garder le secret sur l’affaire Vangheluwe
ERIC DEFFET
samedi 28 août 2010, 14:24
La presse flamande publie mot à mot le dialogue du 8 avril dernier entre le cardinal et la victime de Roger Vangheluwe, l’évêque pédophile de Bruges. Accablant : Godfried Danneels tente clairement de convaincre son interlocuteur de ne pas rendre publics les faits. Il prêche la patience et évoque le pardon. Par Eric Deffet
Belga
Dans leurs éditions de ce samedi, les journaux flamands De Standaard et Het Nieuwsblad publient le verbatim d’une conversation datée du 8 avril 2010 entre le cardinal Godfried Danneels et la victime des agissements pédophiles de Roger Vangheluwe, qui est encore à cette époque l’évêque de Bruges – il démissionnera finalement deux semaines plus tard. L’évêque est également présent au début et à la fin de l’entretien auquel participe aussi brièvement la famille de la victime.
Les propos de Godfried Danneels sont accablants pour l’ancien numéro un de l’église belge. Depuis le début, l’ancien primat de Belgique affirme n’avoir jamais voulu étouffer ce scandale. Or les mots qu’il a prononcés ce jour-là portent à croire le contraire : à plusieurs moments, il appelle son interlocuteur au calme, à la mesure et même au pardon. Il lui demande au moins de garder secrètes toute l’affaire jusqu’au départ à la retraite de Roger Vangheluwe, un an plus tard, insistant sur le « discrédit » qui pèserait sur l’auteur des faits si ses agissements coupables étaient rendus publics.
Comment nos confrères ont-ils pu prendre connaissance de cette conversation privée ? C’est simple, mais cela en dit long sur l’atmosphère de l’entretien et plus généralement sur les rapports entre une victime anonyme d’un pédophile et la hiérarchie de l’église catholique : la victime de Roger Vangheluwe a enregistré le dialogue avec le cardinal Danneels. À son insu, évidemment.
Pour rappel, cette victime n’est autre que le neveu de Roger Vangheluwe, qui a abusé de son proche, aujourd’hui âgé d’une quarantaine d’années, sur une longue période, avant et après sa nomination à Bruges. Ces derniers jours, des informations ont circulé qui affirmaient que cet homme avait tenté de monnayer son silence. En rendant publics ces enregistrements où il n’est jamais question de transaction financière, il rétablit la vérité sur ce point précis et restaure en quelque sorte son honneur.
Au lendemain des aveux de Roger Vangheluwe, le cardinal Danneels était sorti de sa retraite pour affirmer face à la presse n’avoir « jamais entrepris un soupçon de tentative d’étouffement des abus de l’évêque ». Il avait alors fait état de la rencontre dont il est aujourd’hui question avec la victime des abus. Selon lui, début avril donc, les faits lui avaient été rapportés par Roger Vangheluwe lui-même. À l’en croire encore, il ne pouvait se rappeler « une conversation remontant aux années nonante où des cas d’abus commis par Mgr Vangheluwe furent évoqués ».
« Tu veux donc que toute cette affaire soit révélée ? »
Finalement informé donc, Godfried Danneels avait accepté, à la demande de l’évêque, de rencontrer la victime et sa famille : « C’est ce que je fis », avait-il expliqué après la démission de l’évêque. « J’ai pensé qu’à ce stade confidentiel, je n’avais pas le droit de communiquer quelque chose de cet abus à des tiers, que ce soient les évêques, les instances judiciaires, ou la commission. Le but de cette rencontre était d’écouter et éventuellement d’arriver à une conclusion qui recueille l’assentiment de tous. Il y a, de fait, différentes solutions pour des abus qui ont eu lieu de nombreuses années plus tôt. Il y a le tribunal civil, sauf que les faits étaient prescrits. Il y a la plainte au tribunal ecclésiastique, et la commission interdiocésaine. Enfin, il y a la réconciliation et le dédommagement mutuellement convenu. On peut insister sur une demande de démission et attendre son acceptation. Aucune décision n’a pu être tirée de la discussion. Voilà pourquoi tous étaient d’accord que, comme cet entretien n’était pas achevé, il y aurait une seconde rencontre quelques jours plus tard. »
Ce deuxième rendez-vous n’eut jamais lieu : « J’ai alors attendu un signe de la famille. Il n’y en eut pas. Entre-temps, la victime a pris contact avec la commission et Mgr Vangheluwe a présenté sa démission ».
Lors de son entretien avec la victime, le cardinal Danneels mesure rapidement, semble-t-il, les intentions de son interlocuteur qu’il tente de lui faire préciser : « Tu veux donc que toute cette affaire soit révélée ? » Et la victime répond sans se démonter : « Je vous laisse décider ! »
Tout, ensuite, est dans la nuance des propos. Le cardinal aurait pu opter pour une mise à plat complète et publique de la situation : une sanction interne contre l’évêque, la mise en route de la machine judiciaire. On sait qu’il n’en fit rien. À l’inverse, et c’est ce qui lui est reproché aujourd’hui : il attire l’attention de la victime sur la gravité de la situation, évoque le proche départ à la retraite de l’évêque à la retraite et suggère au moins de lui laisser finir son mandat avant de rendre publiques les accusations. Il va jusqu’à alerter l’homme qu’il a en face de lui : quel avantage pourrait-il bien tirer d’un grand déballage.
Pas de menaces claires, bien sûr. Mais à découvrir ce dialogue, on comprend que Godfried Danneels a bien cherché à calmer le jeu, à temporiser et à garantir une totale discrétion sur le dossier qui lui était soumis. « En attendant une deuxième rencontre », a-t-il précisé. Peut-on parler de volonté d’étouffement pur et simple ? Seul le cardinal le sait.
Ce samedi, Toon Osaer, le porte-parole de Godfried Danneels, a insisté : selon lui, il ne faut pas voir dans les paroles du prélat, la moindre volonté d’étouffer l’affaire.