« Trop peu d'indices pour juger l'intention de Mgr Danneels »
La révélation du verbatim de la rencontre, le 8 avril, entre le cardinal Danneels, ancien primat de Belgique, et le neveu de l'ex-évêque de Bruges, dont ce dernier a abusé sexuellement pendant 13 ans, semble indiquer que Mgr Danneels a tenté d'éviter le scandale et de protéger l'Église (« Le Soir » de lundi). Et pourtant, quelques jours auparavant, dans son homélie pascale, le nouvel archevêque de Belgique, Mgr Léonard n'avait-il pas juré que l'Église avait mis un terme à la loi du silence
Il y a trois points à mettre en évidence. Premièrement, le seul silence qui pourrait toucher des aspects liés à une forme de criminalité dans les rapports entre un prêtre et un fidèle, c'est le silence de la confession. Les ecclésiastiques sont tenus de respecter le secret de la confession. Il est certain que, par ce biais, un prêtre peut mettre son supérieur dans l'embarras, en révélant des faits délicats sous le sceau de la confession. Deuxièmement, l'Église catholique romaine a son propre système judiciaire interne, un dispositif multiséculaire régi notamment par le droit canonique. Dès lors, même si, dans des États démocratiques, ce système ne fait pas autorité en dehors de l'église, la tentation existe de régler les problèmes en interne ; elle a souvent été très forte. L'existence d'un tel système judiciaire interne présente à la fois des avantages notamment le fait qu'il soit plus facile de gérer les problèmes via une forme de médiation et des inconvénients le plus évident étant celui d'étouffer les affaires.
Troisièmement, l'Église n'est pas la seule institution qui tentait de régler les choses en interne. Toutes les grandes institutions le faisaient l'armée, par exemple, comme le rappelle l'affaire Dreyfus. Et souvent, des pressions morales étaient exercées sur les personnes concernées. Mais l'opinion publique s'est retournée contre cette pratique et c'est une bonne chose : c'est un corollaire de la démocratie et une protection pour les victimes, notamment celles touchées par l'un des crimes parmi les plus avilissants, la pédophilie.
Dans le cas précis sur lequel vous m'interroger, il faut d'abord remarquer que nous ne savons pas tout du contexte exact de la rencontre. En outre, dans la mesure où cela touche à une affaire très sensible, le risque existe de voir la rumeur se substitue à la justice.
Mais tout de même, les propos du cardinal Danneels suggèrent que celui-ci a voulu d'abord protéger l'institution et la réputation de l'évêque de Bruges, quitte à minimiser les souffrances de la victime
Tout cela est très ambigu. Quel est le contexte exact de la discussion ? Avons-nous l'intégralité du verbatim ? Le fait que le contenu de cette rencontre soit rendu public aujourd'hui n'est pas un hasard. Seul un examen plus approfondi pourrait permettre de déterminer s'il y avait une intention de ce type.
Dans son homélie de Pâques, Mgr Léonard disait : « Par un silence coupable, on a souvent préféré la réputation des hommes d'Église à l'honneur de ses enfants abusés », promettant désormais la transparence. Mais l'Église est-elle prête à honorer ce vu de transparence ?
Il y a deux aspects. D'une part, compte tenu de la pression extérieure, le pape lui-même a affirmé cette volonté de transparence. D'autre part, il faut remarquer que les affaires passées et prescrites ne peuvent être traitées qu'en interne puisque la justice civile ne peut plus s'en occuper. Dans ce cas, il n'est pas question de se substituer à la justice. En outre, il y a des responsabilités morales qui ne tombent pas sous le coup de la justice. On ne peut donc pas demander le même et son contraire. En revanche, il faut condamner fermement toute volonté de se substituer à la justice. Car c'est incompatible avec les valeurs démocratiques.
L'idée circule, lancée notamment par Renaat Landuyt, député SP.A, membre de la commission de la justice de la Chambre, et soutenue par Rik Devillé, animateur du groupe Droit de l'homme dans l'Église, de la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire. Qu'en pensez-vous ?
Je ne suis pas un expert, mais je n'ai pas l'impression que les grandes enquêtes parlementaires du passé aient permis de faire le point. Elles relèvent souvent plus de la logique de la catharsis. Je suis davantage confiant dans la justice. Par ailleurs, il faudrait demander aux victimes : veulent-elles une enquête de ce type ? Que demandent-elles ? Il est difficile de se substituer aux victimes, qui ont été profondément blessées. n
Baudouin Decharneux
Professeur à l'ULB, historien des religions,
philosophe.
« Un ancien réflexe progressivement remis en cause »
Que révèle le verbatim de la rencontre entre le cardinal Danneels et le neveu de l'ex-évêque de Bruges, dont ce dernier a abusé sexuellement pendant 13 ans ? Que Mgr Danneels semble avoir privilégié la réputation de l'Église et était avant tout soucieux d'éviter le scandale. Une attitude en porte-à-faux avec la volonté de transparence affichée par le nouveau primat de Belgique et par le pape Benoît XVI. Qu'en penser ?
Je crois que c'est un ancien réflexe, qui existe depuis toujours. Il ne faut pas oublier que dans l'Église, il y avait la notion de « scandalum », du scandale qu'il fallait éviter à tout prix. C'est une idée profondément présente dans la pensée des hommes d'Église d'une certaine époque, dont fait partie le cardinal Danneels. Le verbatim en fait témoignage. L'intérêt général est plus important que l'intérêt de la victime : c'est la pierre angulaire de cette discussion. Cette ancienne tradition ecclésiale est progressivement remise en cause. Mgr Léonard, par exemple, communique autrement. Et il y a maintenant de jeunes évêques qui ont un passé fort différent de celui du cardinal Danneels
L'Église peut-elle changer alors que cette ancienne tradition à laquelle vous faites allusion a marqué profondément et très longtemps son histoire ?
Ce style de communication n'était pas seulement celui de l'Église, mais de nombreuses institutions. Et il existe encore dans d'autres milieux, encore un peu même dans les partis politiques. Mais ce style est dépassé par les événements, aussi bien dans les pays latins que dans les pays anglo-saxons aux Etats-Unis, il y a toujours eu une communication plus ouverte. Les évêques relativement âgés ont du mal de s'adapter à la nouvelle situation ; ils ne comprennent pas toujours que l'intérêt général de l'Église n'est jamais servi par cette technique d'étouffer tout ce qui gêne ; que prendre soin de la victime, c'est aussi, à long terme, profitable pour l'Église en tant qu'institution.
L'archevêque Léonard, dans son homélie pascale, a fait vu de transparence. Tout comme le pape Benoît XVI. Mais de la parole aux actes, il y a peut-être plus qu'un pas
C'est très difficile. Un des problèmes pour l'Église reste le fait qu'il n'y a pas de séparation des pouvoirs. Il y a une division entre les trois pouvoirs, le judiciaire, l'exécutif et le législatif, mais c'est une division technique, puisque c'est la même personne qui exerce ces trois fonctions, notamment l'évêque au niveau de l'église diocésaine. Cela complique les choses : s'il n'y a personne qui contrôle celui qui gouverne, il y a toujours des risques d'étouffer tout ce qui devient potentiellement dangereux. L'Eglise doit donc changer ses structures et installer des mécanismes de contrôle du pouvoir, car le pouvoir est toujours dangereux, aussi bien pour les hommes d'église que pour les hommes politiques. Le changement de mentalité ne sera convaincant que dans un contexte où les structures seront adaptées.
Que pensez-vous de la proposition d'instituer une commission d'enquête parlementaire ?
Une commission d'enquête parlementaire devrait travailler dans les frontières du droit constitutionnel, qui garantit, en son article 21, la libre organisation interne de l'Église, sauf évidemment quand il y a crime. Mais dans le cas qui nous occupe, les aspects moraux devraient aussi être examinés. Et sur ce point, une commission d'enquête parlementaire serait handicapée : elle pourrait se prononcer au niveau juridique s'il y a crime ; mais pas au niveau moral. Ce n'est pas le cas pour une commission comme la commission Murphy en Irlande ou la commission Deetman aux Pays-Bas, toutes deux indépendantes vis-à-vis de l'Église.
En Belgique, nous avions la commission Adriaenssens
La commission Adriaenssens n'était pas indépendante. Instaurée par l'Église, elle avait en pratique beaucoup de liberté ; mais en théorie, il y avait quand même toujours un lien avec l'Église et la responsabilité ultime revenait aux évêques. C'est pourquoi je pense que la mise en place d'une commission réellement indépendante de l'Église en tant qu'institution, comme les commissions en Irlande ou aux Pays-Bas, pourrait être très utile. Une commission parlementaire risquerait d'être moins effective, car elle ne pourrait pas traiter tous les problèmes, et notamment, comme je l'ai dit, la question de la responsabilité morale de l'Église. n
PP.6 une commission d'enquête ?
Rik Torfs
Professeur de droit canonique à la KUL,
sénateur CD&V