Quels sont les deux scénarios qui restent d’actualité ?
La galère
Plaçons-nous dans l’hypothèse où Elio Di Rupo parvient à relancer les négociations à sept (PS, CDH, Ecolo, Groen, SP.A, CD&V, N-VA), qu’il a su convaincre Bart de Wever. Positif. On évite le pire. Lueur. Accalmie. Soulagement. Mais tout le monde – du côté francophone, c’est un chœur – en est convaincu : le chemin sera hérissé d’obstacles. L’attitude des nationalistes flamands ces derniers jours ne laisse aucun doute.
Bien sûr, il y a une part de « dramatisation ». C’est toujours comme ça dans les négociations politiques. A fortiori en Belgique quand il s’agit d’« institutionnel », matière inflammable parmi toutes. Donc : oui, il y a une part de dramatisation dans ces péripéties et cette tension autour de Bart De Wever et du préformateur, et des « blocages » depuis dimanche, occasionnés par la surenchère de la N-VA – lire nos éditions précédentes.
Mais tous, informellement, soutiennent peu ou prou du côté francophone que c’est plus grave docteur : certes, après tous ces efforts, ce serait – et comment – un bon point que l’on puisse rouvrir les discussions et, malgré tout, projeter un gouvernement fédéral dans de brefs délais, mais il est acquis que les nationalistes flamands de la N-VA vont créer problème après problème, et que tout, à l’avenir, ne sera plus qu’incessantes tractations et épreuves de force. Notre destin.
En cours, la séquence de « préformation » doit être ponctuée par l’adoption d’un accord écrit où seront consignés les engagements dans la réforme de l’Etat. Une montagne : transfert des compétences vers les entités fédérées dans des domaines tels que la fiscalité, les soins de santé ou la mobilité ; refinancement de Bruxelles et accord-cadre pour la révision de la loi de financement de l’Etat fédéral, des Régions et des Communautés ; scission de BHV et ses contreparties, s’agissant des droits des francophones dans les six communes à facilités, de l’activation d’une chambre bilingue du Conseil d’Etat pour traiter les recours en périphérie bruxelloise, de nouvelles procédures de nomination des bourgmestres… Une montagne, disions-nous. Qu’il faudra franchir avant d’entamer la phase de « formation » du gouvernement… Autre pic : confectionner un programme socio-économique, et d’assainissement budgétaire. On entend déjà la N-VA, qui prétend vouloir réaliser des économies à la pelle, se heurter aux « laxistes » et aux « gauchistes » qui freinent l’assainissement et rechignent à « responsabiliser » les pouvoirs publics – visez ceux au Sud…
Galère toujours la législature qui, débutée le 12 octobre (date à laquelle les nouvelles Chambres, issues des élections du 13 juin, sont convoquées), serait émaillée de contentieux. Par exemple : après que tous se soient engagés à revoir la loi de financement du fédéral, des Régions et des Communautés, encore faudra-t-il qu’ils négocient pied à pied le texte nouveau qui régira nos dotations publiques et le financement de nos entités politiques dans tout le pays, ce qui ne sera pas une mince affaire.
La galère vaut mieux que le Titanic ? Sans doute.
Tant bien que mal, le pays a besoin d’être « gouverné », de retrouver au moins un semblant de stabilité. Mais tous sont conscients que, quoi qu’il en soit, ce plan A, obtenu à l’arraché, serait un plan de secours, en urgence, provisoire.
L’enfer
Et si – l’autre scénario – l’ultime tentative d’Elio Di Rupo échoue ? Il n’y a pas de plan B, ont martelé jusqu’ici les négociateurs. Et ce n’était pas qu’un argument pour forcer un accord.
Que peut-il se passer ?
De toute façon, le Roi reprendrait la main, un jour ou deux. Quelques consultations avant de lancer en piste un autre chargé de mission. Qui ? D’emblée les difficultés commencent…
Car le président du PS a tout essayé, et on n’imagine aucun autre socialiste prendre le relais. Le CD&V – toujours traumatisé par son résultat électoral – assure, dans toutes les langues, qu’il ne reprendra pas la main. La N-VA ? Bart De Wever n’est pas preneur – c’est pour ça qu’il s’est contenté de la mission d’information, après les élections.
Ne restent alors que les « petits » partis, pas forcément vainqueurs du scrutin : CDH, SP.A, Ecolo, Groen. Peu crédible, donc, même si le nom du socialiste flamand Johan Vande Lanotte continue de circuler.
Et les libéraux, dans la perspective d’un changement de coalition ? Au Nord, ils avaient choisi l’opposition, puis refont offre de services institutionnels ; pas très fiables, donc. Au Sud, c’est peu dire que ni le PS ni le CDH ne souhaitent le retour du MR à la table. Même si, jeudi, le nom de Louis Michel était cité – une rumeur venue de la N-VA, ajoutait-on…
On le voit : même la simple nomination d’un, disons, « débroussailleur » pose problème.
Faut-il changer de partenaires ? Voilà qui ne résoudrait pas forcément les problèmes – outre qu’il faudrait recommencer les négociations depuis le début… Car négocier Bruxelles et BHV avec le MR, et donc le FDF, ne s’annonce pas forcément plus aisé qu’avec le CDH.
Et côté flamand, le problème principal demeurerait puisque, comme nous le dit un CD&V, « je ne vois pas les partis flamands entrer au gouvernement sans la N-VA, car avec le Vlaams Belang dans l’opposition, cela ferait 39 sièges ». Un autre confirme : « Sans la N-VA ? Inimaginable politiquement. Avec notre résultat électoral, cela ne passerait jamais chez nous ! »
Retourner aux urnes, dès lors ? Personne ne semble l’envisager à cette heure. Le risque d’une nouvelle augmentation du score de la N-VA est trop important. Outre qu’un nouveau scrutin pourrait signifier la reconstitution du cartel CD&V/N-VA, sous peine de sanction électorale encore plus sévère pour les chrétiens démocrates flamands.
La situation serait donc tellement inextricable que certains redoutent qu’une seule chose puisse alors sauver la Belgique : des spéculations contre notre pays, qui provoqueraient un sursaut face à l’urgence de former un gouvernement…
Voilà qui en dit long sur les difficultés de l’heure. Et sur le temps que prendra encore le processus de formation gouvernementale. D’autant qu’en Flandre, Bart De Wever détiendrait un tel capital sympathie qu’il ne devrait nullement se précipiter. Ses électeurs patienteront pour qu’il obtienne plus pour sa Flandre…
A ce rythme, la rentrée parlementaire aura lieu, le 12 octobre, sans gouvernement. Même la présidence belge de l’Union européenne toucherait doucement à sa fin sans nouvelle coalition.
Au point que certains se préparent mentalement à négocier, non plus un gouvernement belge, mais la séparation du pays.
On n’en est pas là. Mais il n’y a pas à dire : ici, c’est l’enfer...
DAVID COPPI
MARTINE DUBUISSON