Marc Rozen, à Londres

Portrait : Gordon Brown

Chancelier de fer et héritier frustré, Gordon Brown attend son heure dans l'ombre de Tony Blair.

ROZEN,MARC

Principales dates

1951

Naissance à Aberdeen, fils de pasteur.

1975 Après un diplôme en droit de l'université d'Edimbourg, poursuit une carrière de syndicaliste puis de journaliste de télévision.

1983

Elu député travailliste de Dunfermline East (Ecosse).

1997

Victoire du Labour et nomination au poste de ministre des Finances.

U ne physionomie de matou, l'oeil mi-clos, la lippe gourmande, avec un air faussement mou mais aussi l'allure altière et par instants hautaine : Gordon Brown, 55 ans, tient à la fois du guerrier clanique des Highlands et du moine du Haut Moyen Age. Du premier, le chancelier britannique de l'Echiquier a la passion du combat, l'orgueil, la réserve ténébreuse. Du second, l'intelligence, l'assiduité à la tâche, le goût de la réflexion méthodique, au risque de paraître pédant et ennuyeux. Rien n'illustre mieux cette dualité qui s'enracine dans l'hérédité écossaise que la région dans laquelle il est né, Aberdeen, le grand port pétrolier au Nord-Est de la province. Une société archaïque et puissante, des manières singulières de dire, de faire de rêver.

« Je suis dur, absolument dur » : telle est la devise de ce fils de pasteur qui, depuis la venue au pouvoir du New Labour, en 1997, s'est glissé avec naturel et autorité dans la peau d'un Premier ministre bis. Le partenariat entre Tony Blair et Gordon Brown a été un facteur décisif dans les trois victoires électorales d'affilée du New Labour.

Le ministre des finances, resté le plus longtemps à son poste dans l'histoire de la Grande-Bretagne, est largement crédité de la bonne santé de l'économie d'Albion. Surnommé, lors du premier mandat (1997-2001), le « chancelier de fer » parce qu'il tenait à résorber la dette publique, Gordon Brown peut se targuer d'avoir maîtrisé l'inflation, baissé le chômage, augmenté le niveau de vie. Il est parvenu à réconcilier deux impératifs contradictoires : la dure loi de l'économie de marché et les revendications de nombreux Britanniques désireux de voir appliquer une politique plus sociale. Surtout, le grand argentier aura réussi à persuader les milieux d'affaires que les travaillistes nouvelle manière n'étaient plus le parti des dépenses et des impôts.

L'austère dauphin a vu son image s'adoucir au fil des années et vécu des épreuves personnelles, comme la mort, peu après sa naissance, de son premier enfant.

La presse britannique a suggéré en 2001 que Brown et Blair étaient les Lennon-McCartney de la politique britannique en raison de l'existence de « tensions créatrices » entre eux similaires à celles qui avaient miné parfois les relations entre les deux Beatles légendaires. Ils ont toujours affiché un front uni sur leurs orientations politiques et économiques, en dépit de tensions grandissantes.

Reste que les deux hommes sont on ne peut plus différents. Autant le Premier ministre joue de son charme, multipliant les formules et les plaisanteries dans ses discours, autant le Scot maussade compte sur le punch. Si Blair est la prima ballerina des travaillistes, Brown en serait le Sean Connery, humour et sourire en moins.

Longtemps, Brown aura été le « grand frère » de Blair avec qui il a partagé un bureau aux Communes lors de la longue traversée d'opposition des travaillistes. Ils partagent également une même ambition : rénover le vieux Labour, réduire le rôle des syndicats, principaux bailleurs de fonds, moderniser la doctrine pour attirer les classes moyennes. Mais en 1994, à la mort inopinée du leader du Labour, John Smith, Brown qui fait figure de favori, à la succession, se retire au profit du moderniste Blair, plus télégénique et qui a le bonheur d'être anglais.

L'Ecossais en a-t-il conçu quelque amertume ? Indubitablement à voir les tensions croissantes provoquées par la publication l'an dernier du livre de Robert Peston « la Grande-Bretagne de Brown ». Ce journaliste, aujourd'hui commentateur économique à la BBC, supporter de M. Brown, accuse Blair d'avoir trahi son engagement pris à plusieurs reprises entre l'hiver 2003 et le printemps 2004 envers son chancelier de l'Echiquier, Gordon Brown, de lui céder la place avant les élections générales de 2005. Nombreux sont ceux parmi les « blairistes » qui nient l'existence de ce pacte qui n'a cessé d'alimenter les fantasmes.

« Incapables de se séparer, incapables de se réconcilier », indiquait l'autre jour le Guardian à propos de la trêve intervenue entre-temps. L'exercice du pouvoir a creusé le fossé entre deux hommes de même génération, qui sur la manière de traiter les problèmes sont pourtant plutôt d'accord. Mais Blair juge Brown imprévisible, vaniteux et n'aime pas ses emportements. Aux yeux de ce dernier, son ancien ami est intellectuellement léger, hypocrite et retors. Lennon-McCartney ? Il y a plutôt aujourd'hui du Villepin-Sarkozy dans cette rivalité que l'usure du pouvoir n'a fait qu'outrer aux limites de l'irrationnel.

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photo kirsty wigglesworth/AP

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