« Le succès islamiste repose sur une puissante dimension identitaire »

BAUDOUIN LOOS

vendredi 18 novembre 2011, 06:11

Interview Le succès du parti islamiste Ennahda aux premières élections libres de Tunisie, le 23 octobre dernier, a surpris par son ampleur. Nous avons interrogé à ce sujet le Français François Burgat, chercheur arabisant au CNRS.

« Le succès islamiste repose sur une puissante dimension identitaire »

François Burgat, © DR

Les plus médiatisés des experts sur le monde musulman avaient tous annoncé la fin de l’islamisme ; la victoire électorale d’Ennahda en Tunisie le 23 octobre (après celle du Hamas en 2006) est venue une nouvelle fois les contredire. Alors que les islamistes étaient peu présents dans les soulèvements, comment expliquer leur succès ?

François Burgat

Auteur de plusieurs ouvrages importants sur l’islamisme, qui a fait l’essentiel de sa carrière dans le monde arabe. Dernier ouvrage : L’islamisme à l’heure d’al-Qaïda, La Découverte.

François Burgat donnera avec Alain Gresh (directeur adjoint du Monde diplomatique) une conférence dans le cadre du Festival des Libertés, le dimanche 20 novembre au Théâtre national (à 20 heures).

L’absence relative de visibilité des islamistes lors du déclenchement des révoltes arabes a été à la fois exagérée et mal interprétée. Les bloggers (au nombre desquels il y avait en fait toutes les sensibilités politiques) ne s’étaient pas substitués aux forces traditionnelles. Et les islamistes, exclus de l’arène parlementaire pendant des décennies, y prennent aujourd’hui assez naturellement leur place.

Pourquoi cette place est-elle plus importante que prévue ?

J’y viens. Depuis la révolution iranienne de 1979, les spécialistes ont signé de nombreux faire-part de décès de l’islamisme. Les raisonnements assez variés qui les fondaient avaient en commun de réduire le phénomène à une sorte de pathologie sociale touchant avant tout les plus démunis, ces fameux « laissés-pour-compte du développement et de la modernisation ». Et lorsque, ultérieurement, la « bourgeoisie pieuse » a été incluse à la liste des groupes sociaux touchés par le « fléau islamiste », une explication très médiatisée a avancé que la rupture de l’alliance présumée entre cette « bourgeoisie pieuse » et la « jeunesse déshéritée » avait alors causé un nouvel « échec des islamistes ».

Si divers ont-ils été, ces diagnostics partageaient le credo populaire d’un rejet spontané des islamistes par à peu près tous les compartiments des sociétés concernées : pas seulement les laïques ou la gauche bien sûr, mais tout autant, sans trop de nuances, « les » femmes, « les » intellectuels, « les » militaires (érigés pour la circonstance en « gardiens de la laïcité »), « les » jeunes, « les » soufis, etc. Ces problématiques péchaient avant tout à mes yeux par le fait qu’elles ignoraient que la mobilisation islamiste a une puissante dimension identitaire. Et qu’elle a donc de ce fait la capacité de s’abstraire des cloisons sociales et de toucher aussi bien les pauvres que les moins pauvres, les jeunes que les moins jeunes, et, bien sûr, les femmes que les hommes.

La portée des influences étrangères (et notamment l’inusable « soutien de l’Arabie saoudite ») a tout aussi systématiquement été surévaluée. Plus encore que la « victoire des islamistes », les urnes tunisiennes ont donc consacré la fragilité du discours manichéen de leurs « éradicateurs » : une vision criminalisante qui, en refusant de voir la dimension identitaire du discours des islamistes, masquait la dimension banalement politique et universelle de leurs demandes.

Donc ?…

Donc, une perspective plus réaliste peut désormais être entrevue : le secret du lexique des islamistes vient plus sûrement de son ancrage dans la culture locale, de sa dimension « home made », que de sa portée religieuse ou sacrée ; par ailleurs, la première préoccupation d’une écrasante majorité d’électrices et d’électeurs n’est pas d’expulser de l’enceinte politique cette référence à la culture islamique du père, longtemps stigmatisée par les élites laïques post-coloniales. Elle est plutôt de lutter contre les profondes inégalités, sociales et politiques, qu’avec les encouragements aveugles de la rive nord, ces dernières ont trop longtemps laissé subsister.

Les islamistes sont régulièrement accusés de « double langage » : entre autres incidents, la condamnation des mères célibataires prononcée par Souad Abderrahmane, (la députée non voilée d’Ennahda) ne rassure pas nécessairement…

Ces incidents vont se poursuivre et donneront lieu à des débats d’autant plus efficaces que les islamistes, toutes tendances confondues, ne sont pas en situation de majorité absolue. Je ne doute pas un instant que le chemin qui permettra de garantir les droits individuels et collectifs, notamment dans ces domaines (sexualité, droit de la famille, etc.) où effectivement les sociétés sont encore profondément divisées, sera au moins aussi long et difficile qu’il ne l’a été au nord de la Méditerranée.

Toutefois, je ne puis m’empêcher de rappeler que ces préventions étaient énoncées dans les mêmes termes lors de l’émergence du courant qui a porté le Premier ministre turc Erdogan au pouvoir dans une Turquie dont on sait aujourd’hui que même si des progrès y restent à faire, le pire, tant s’en faut, n’était pas au rendez-vous de « l’arrivée au pouvoir des islamistes ».

Le succès islamiste semble devoir se répéter en Libye et en Egypte ; mêmes causes, mêmes effets ?

Oui, grosso modo. Avec évidemment toutes les spécificités inhérentes à chacune de ces sociétés et aux conditions de la chute des régimes autoritaires, je pense que cette configuration analytique, que je défends depuis longtemps – il n’y aura pas de transition démocratique sans intégration des islamistes au jeu politique – s’applique en effet à la majorité des pays de la région, Algérie ou Syrie incluses.

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[21] le singe dit le 18/11/2011, 14:25

Bruxelles: 250.000 musulmans. Le chiffre est trompeur parce que Bruxelles se compose de 19 communes, et parce que les musulmans ne se répartissent pas également dans chaque commune. Il se concentrent dans deux-trois communes où ils sont prés de la majorité. Ce phénomène est renforcé par la natalité, et par la fuite des non-musulmans . Dans peu de temps, certaines listes ennhada se présenteront aux élections communales dans Bruxelles, et emporteront la majorité. Alors, quoi ? On continue à expliquer cette vague par l'identité, le besoin d'identité des musulmans ? et par le refus de l'identité non-musulmane ?

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[20] lechat dit le 18/11/2011, 14:14

On ne peut pas comparer le parti islamiste turc de Erdogan avec les partis islamistes du Maghreb ou d'Egypte. Mustapha Kemal a fait de la Turquie un Etat laïque en cadenassant la constitution et en supprimant toute interférence de la religion dans la gestion de l'Etat. L'armée est le garant de cette laïcité que Erdogan tente de démonter au profit d'un Etat islamique . Cependant le niveau d'éducation est en hausse en Turquie avec un illettrisme qui ne touche plus guère que 4 Millions de turcs, ce qui réduit le risque de manipulation par les islamistes. Dans les pays du Maghreb et en Egypte la laïcité n'existe pas (sauf en Tunisie) et la constitution est basée sur les lois islamiques . Plus de 20 millions de jeunes maghrébins entre 15 et 45 ans sont illettrés ou analphabètes et en Egypte c'est la moitié de la population qui subit ce fléau. Ces pays sont donc une terre fertile pour la propagande des partis islamistes qui profitent du manque total de culture des gens pour les manipuler.

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[19] dirdir dit le 18/11/2011, 13:33

@mak500000 le fameux "cordon sanitaire" fonctionne bien. Néanmoins le préventif n'exclut pas le curatif. Le résultat sera une augmentation du nombre de votes blancs et nuls aux prochains scrutins. Les "élus" qui en sortiront seront encore moins légitimes. @Mouflette Je ne crois pas en l'ethnomasochisme. Néologisme bobo bisounours qui nous est imposé. Néanmoins votre proposition est intéressante.

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[18] Mouflette dit le 18/11/2011, 13:29

@mak500000: je ne suis pas si sûr. Nous voulons tous le retour au bon sens en ce qui concerne (entre-autres) l'immigration, pourtant aucun de nous ne veut d'un parti d'extrême-droite pour gérer le budget, l'éducation, la sante, etc. La solution serait dès lors un parti qui se propose de remettre les pendules à l'heure exclusivement sur cette problématique de l'immigration et déléguerait la gestion de TOUS les autres ministères au parti qui vient en second lors des élections, càd un parti traditionnel et entre guillements "expérimenté" dans la gestion de ces portefeuilles. Ceci devrait tranquiliser l'électeur et mettre fin aux absurdités ethnomasochistes dans lesquelles nous nous noyons.

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[17] jmv71 dit le 18/11/2011, 13:28

Décidément, on nous refait le coup du "Pas de danger, ayez confiiiance...", "ils n'ont pas de majorité absolue...." Faut croire que tous les articles sur le sujet n'ont aucune référence historique! Il y en a un dans les années 30 qui est arrivé au pouvoir démocratiquement aussi! Et sans majorité absolue au départ... En plus, pas un mot sur le procès en cours en Tunisie qui montre bien que religion d'amour et de paix n'est pas synonyme de liberté d'expression. Si vous voulez des premiers indices sur le futur de BXL, intéressez vous aux listes électorales qui vont se créer dans les communes pour les élections de 2012. Je suis certain qu'il y aura un retour du religieux!

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