Carte blanche

La Birmanie et l’éthique de Total

Axel Gosseries Chercheur qualifié au Fonds de la recherche scientifique Chaire Hoover d’éthique économique et sociale Professeur à l’UCL et aux FUSL

Marc Rüegger Doctorant en philosophie, Université de Fribourg

mercredi 03 octobre 2007, 07:00

Depuis de trop nombreuses années, les défenseurs de la démocratie demandent à Total de se retirer de Birmanie. Total répond : « Un retrait forcé n’aurait pour effet que notre remplacement par d’autres opérateurs probablement moins respectueux de l’éthique qui sous-tend toutes nos actions. Notre départ constituerait alors un risque d’aggravation de la situation pour les populations, risque que nous ne pouvons accepter. »

Total se place sur le plan de l’éthique. Le procédé est courant. Pointer la mauvaise foi d’une telle position est cependant insuffisant. C’est sur les arguments eux-mêmes qu’il faut répondre.

Ce qui appelle un raisonnement en deux temps, portant sur deux affirmations clefs : « Total serait inévitablement remplacée en cas de retrait » et « son remplaçant serait probablement moins éthique ».

Envisageons-les dans l’ordre inverse. Supposons d’abord qu’il soit impossible d’empêcher des concurrents de reprendre la place laissée libre par Total en cas de retrait. Cette dernière affirme qu’ils seront « probablement moins respectueux de l’éthique ». En somme, Total en Birmanie, ce serait un peu comme le fait – en cas de catastrophe nucléaire – d’avaler une pastille d’iode afin de se saturer la thyroïde et d’éviter que ce soit plutôt de l’iode radioactif – bien plus dangereux – qui s’y mette. A-t-on des raisons de donner du crédit à cette thèse ? Il existe ici deux raisons d’être sceptique, l’une de principe et l’autre de fait. D’une part, il est aisé d’affirmer qu’on fait mieux que ne le ferait autrui à notre place. C’est une affirmation invérifiable par définition. D’autre part, on ne peut dire que Total se soit systématiquement illustrée par son dynamisme en faveur des droits humains en Birmanie.

Selon certaines sources, la présence de Total rapporterait à la junte plusieurs centaines de millions de dollars par an. De plus, même s’il y a peut-être eu des progrès depuis lors, le comité éthique du fonds pétrolier norvégien n’a pu que constater que sur la période 1995-98, Total avait « peu fait pour éviter » les violations de droits humains dans le cadre projet gazier de Yadana. Des sources concordantes font état notamment de travail forcé concernant des centaines de personnes « embauchées » par l’armée pour sécuriser le gazoduc – des accusations qui touchent aussi Unocal, un des partenaires de Total sur le projet, et qui ont amené l’entreprise américaine à transiger en 2005 avec les plaignants birmans, évitant ainsi le risque d’une condamnation judiciaire. Pas vraiment de quoi se présenter comme un Schindler.

Supposons à présent que l’on n’ait aucune raison de penser que l’entreprise concurrente qui s’y substituerait soit pire ou meilleure que Total. Et concentrons-nous sur l’autre question clé : le risque de se faire remplacer par un concurrent doit-il modifier notre jugement sur Total ? En effet, puisque la présence de Total n’aggraverait pas la situation par rapport à ce qui se passerait en son absence, où serait le dommage ? Question plus difficile qu’il n’y paraît mais pas pour autant sans réponse. Celle-ci s’effectue en deux temps, sur le plan des principes, puis des faits.

D’abord, une analogie permet d’entrevoir les limites de la position « si c’est pas moi, ce sera un autre ». Imaginons que je vive à un endroit où les chances de me faire tuer dans les prochaines minutes sont de 100 %. Un homme armé s’approche de moi, pose son arme sur ma tempe et me tue. Est-ce que le fait que je me serais fait tuer de toute façon dans les minutes qui suivent rend automatiquement l’acte de ce tueur moralement justifiable ? Il est permis d’en douter.

Ensuite, au plan des faits, ce que Total présente comme une fatalité – son remplacement par un concurrent – ne l’est pas nécessairement. Certes, le risque est réel que des acteurs chinois, indiens, russes ou malais prennent le relais.

Daewoo International vient d’ailleurs aussi de rappeler qu’elle ne se retirerait pas du projet gazier de Shwe, en affirmant « La politique, c’est la politique ; l’économie, c’est l’économie ». Pourtant, d’autres entreprises du secteur comme Statoil et BP sont absentes de Birmanie. Et la société Kvaerner a clairement annoncé en 2001 et 2002 son retrait de ses activités sur le projet gazier de Yetagun, et ce pour des raisons de droits humains. Dans d’autres secteurs, plus d’une vingtaine de multinationales se sont positionnées contre des investissements en Birmanie.

De plus, Total passe sous silence l’option qui consisterait pour elle à se coordonner avec ses concurrents. Le directeur de Total Belgique affirmait récemment : « Si l’ONU prenait ses responsabilités et déclarait l’embargo sur le Myanmar comme elle l’a fait pour l’Irak par le passé, nous nous retirerions. » Or, rien n’empêche Total elle-même de prendre l’initiative, de déployer des efforts en ce sens et de le faire savoir. Pourquoi systématiquement renvoyer la balle aux États et aux institutions internationales ?

Enfin, la dimension exemplaire du comportement de Total n’est pas négligeable. En refusant de se retirer et en justifiant son action comme « éthique », Total présente comme légitimes ses activités en Birmanie. Ce faisant, elle contribue elle-même à rendre plus probable le risque de remplacement par un concurrent en cas de retrait qu’elle invoque comme une fatalité. En effet, elle encourage par son attitude tout remplaçant potentiel à utiliser exactement le même argument « éthique » pour justifier ses activités en Birmanie.

On trouvera toujours un voisin pire que soi. Et parfois on lui montrera même le mauvais exemple. De là à se présenter comme « éthique », il y a probablement un très grand pas à… ne pas franchir.

P. 2 & 3 Temps fort

vos réactions

Pour réagir à cet article

  • introduisez votre nom d'utilisateur
  • rédigez votre commentaire
  • postez

Merci pour votre réaction. Votre message doit respecter la charte du Soir, à laquelle vous avez souscrit au moment de votre inscription (lire la charte): sont exclus notamment les messages racistes ou xénophobes, les propos calomnieux ou diffamatoires, les injures ou les attaques personnelles. Confirmez-vous que votre message respecte la charte ?

 

lire

?

recevoir la newsletter quotidienne gratuite