UNE VICTOIRE "A LA PYRRHUS" LA RUSSIE,APRES SIX MOIS DE GUERRE EN TCHETCHENIE

Une victoire «à la Pyrrhus»

La Russie, après six mois

de guerre en Tchétchénie

C'est le commencement de la fin. Il a fallu très précisément six mois (l'intervention a été déclenchée le 11 décembre dernier) aux dizaines de milliers de soldats russes pour que les sources à Moscou osent un tel constat au sujet de la situation en Tchétchénie.

Le même jour, le commandant de ces troupes, le général Anatoly Koulikov, s'est déclaré satisfait des progrès de l'offensive russe contre la ville de Chatoï, dernier bastion et quartier général des indépendantistes avant le maquis dans les montagnes.

Il est vrai, certes, que six mois après le début de l'intervention, les combattants indépendantistes ne sont plus qu'une poignée. Il est vrai aussi qu'ils ont été repoussés loin dans les montagnes. Mais il est tout aussi vrai que la guerre est encore loin d'être terminée et qu'on peut exprimer de sérieuses inquiétudes sur les conséquences qu'elle aura sur la Russie.

D'une part, l'intervention russe, au lieu de liquider ce que Moscou qualifie des groupes armés illégaux, a cimenté la haine de l'agresseur et a élargi la base anti-russe indépendamment d'ailleurs des loyautés désormais différentes à l'égard du chef tchétchène Djokhar Doudaïev. Une grande partie de la population civile est devenue et restera, sous l'occupation ou sous un régime de collaborateurs, l'ennemie de Moscou. Et cela pour plusieurs générations.

Dans les villes contrôlées par les troupes russes, les opérations de sabotage se poursuivent et l'armée est incapable de remettre de l'ordre.

Dans la capitale, Grozny, prise par les Russes depuis la mi-février, la population vit toujours sans eau, sans électricité, sans aucune infrastructure viable. Dans les montagnes, les combattants annoncent leur détermination et ils ont créé cette semaine des unités de commandos suicide chargées de mener des actions terroristes contre les troupes russes.

Le souvenir des exactions des soldats russes lors de la prise de certains villages comme Samachki, les arrestations arbitraires, les récits de tortures ne feront qu'entretenir une hostilité qui rendra, pour des longues années, toute normalisation impossible.

D'autre part, la réputation «professionnelle» de l'armée russe est compromise. L'opération devait être rapide et avec un minimum de pertes humaines. Or, six mois après son début, la fin de la guerre n'est toujours pas visible et les pertes économiques, politiques et humaines sont importantes, constatent les «Izvestia». On compte déjà 5.000 morts au sein de l'armée russe et des dizaines de milliers parmi la population civile, selon les chiffres de députés russes avancés vendredi dernier dans une lettre adressée au président Eltsine et lui demandant, une fois encore, de mettre fin à la guerre.

Par ailleurs, le coût de la guerre va sérieusement hypothéquer la situation économique de la Russie. Ce coût est tel que certains démocrates russes accusent l'Occident de financer la guerre en accordant des crédits à Moscou ou en rééchelonnant sa dette. Il est évident que le budget de l'État ne pourra continuer longtemps à assurer à la fois la rigueur et le gonflement des dépenses militaires. Pendant six mois, le Kremlin a tenté de mener deux politiques incompatibles : celle des réformes et celle de la guerre. Il faudra choisir, l'une devra à terme prendre l'ascendant sur l'autre.

Quant aux conséquences politiques, on peut d'ores et déjà les considérer comme catastrophiques. Et cela à double titre. À l'extérieur, l'image de marque de la Russie et de Boris Eltsine est durablement détériorée. À l'intérieur, le seul vrai vainqueur est «le parti de la guerre et le lobby militaro-industriel» qui domine actuellement l'entourage de Boris Eltsine. Une telle victoire porte un nom : «à la Pyrrhus»...

P. Ml